Thème de la semaine – Volume 03 Numéro 36
De la charité à l’autonomisation : réflexions sur la Journée internationale de la charité
Seyed Hashem Moosavi
Introduction
Le 5 septembre a été institué par l’Organisation des Nations unies comme la Journée internationale de la charité, ou, plus profondément encore, la Journée internationale de la bienveillance. Cette commémoration ne constitue pas une simple invitation à accroître les dons pécuniaires ; elle représente l’occasion de repenser le sens du bien, d’explorer de nouvelles formes de participation, d’interroger l’éthique de l’aide, d’examiner les rôles respectifs de l’État et de la société, de valoriser le potentiel des obligations financières de l’islam, ainsi que de préserver la confiance publique.
Dans l’esprit de beaucoup, l’action caritative se limite encore à faire des dons en argent, à distribuer des vivres, à édifier des mosquées ou à porter assistance aux malades. Toutes ces démarches demeurent de nobles expressions de la bienveillance ; pourtant, le monde contemporain démontre que la charité peut s’étendre bien au-delà : de la transmission d’une compétence à l’assistance juridique pour les opprimés, du don de temps et d’expertise à la création de logiciels libres destinés aux personnes à besoins spécifiques (telles que les malvoyants), ou encore de la fondation de dotations universitaires à la préservation de l’environnement. Dès lors, la question centrale ne se résume plus seulement à « Combien devons-nous donner ? », mais s’articule plutôt ainsi : « Que devons-nous donner, à qui, avec quelle intention, par quels moyens et pour quel résultat ? »
D’une initiative nationale à une portée mondiale
L’idée de consacrer une journée mondiale à la charité a vu le jour en 2011 sous la forme d’une initiative de la société civile hongroise qui, avec l’appui du Parlement et du gouvernement de la Hongrie, a été portée jusqu’aux Nations unies. Le 17 décembre 2012, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté la résolution 67/105, proclamant le 5 septembre Journée internationale de la charité. Cette date marque l’anniversaire de la mort de Mère Teresa en 1997, une personnalité qui a consacré de nombreuses décennies de son existence à servir les pauvres, les malades et les démunis, et qui s’est vu attribuer le prix Nobel de la paix en 1979. La proposition de la Hongrie a été adoptée par consensus, avec le parrainage formel de 44 États de diverses régions du monde.
L’objectif de cette institution n’était point de simplement honorer une figure historique. La résolution de l’ONU a reconnu la charité comme un moyen de réduire la souffrance humaine, de lutter contre la pauvreté, de renforcer la solidarité sociale et de favoriser le dialogue entre les nations. Elle a invité les gouvernements, les organisations internationales, les instances de la société civile et les particuliers à promouvoir une culture de la bienveillance par l’éducation, la sensibilisation et des activités adaptées.
L’Organisation des Nations unies souligne par ailleurs que la charité peut suppléer aux services publics dans les domaines de la santé, de l’éducation, du logement et de la protection de l’enfance, tout en soutenant la culture, la science, le sport, le patrimoine naturel ainsi que les droits des groupes marginalisés. Dès lors, cette journée relève moins d’une « célébration du don d’argent » que d’un appel à mobiliser les capacités humaines au service du bien commun.[1]
Qu’est-ce qu’une bonne action ?
Dans l’usage courant, une « bonne action » peut se définir comme tout acte légitime, réfléchi et axé sur la dignité humaine, qui atténue la souffrance, rétablit un droit, répond à un besoin réel, nourrit les capacités humaines ou crée un bienfait durable pour la société et le monde, sans engendrer d’injustice, d’humiliation ou de dépendance néfaste.
Cette définition englobe plusieurs aspects essentiels. Premièrement, la bienfaisance ne se limite pas au don d’argent : le savoir, le temps, les compétences, la crédibilité sociale, le réseau relationnel, les opportunités professionnelles, les paroles bienveillantes, et même la prévention d’un préjudice constituent autant d’actes de charité. Deuxièmement, toute action en apparence vertueuse ne l’est pas nécessairement dans les faits ; si une forme d’aide porte atteinte à la dignité du bénéficiaire, l’instrumentalise à des fins publicitaires ou accroît sa dépendance, ses modalités doivent être repensées. Troisièmement, les bonnes actions ne relèvent pas toujours de simples recommandations facultatives ; elles constituent parfois des obligations impératives, telles que l’acquittement de la zakat, du khums, des pensions alimentaires, des dettes et de tout autre droit dû par une personne.
La conception islamique de la vertu est infiniment plus vaste que la simple aumône financière. Le Coran déclare :
«لَنْ تَنَالُوا الْبِرَّ حَتَّى تُنْفِقُوا مِمَّا تُحِبُّونَ»
« Vous n’atteindrez la (vraie) piété que si vous faites largesses de ce que vous chérissez. » (Al Imran 3 :92)
Le Coran présente également la droiture comme une synthèse exhaustive associant la foi, l’adoration, la fidélité aux engagements, la patience, ainsi que le partage des biens avec les proches, les orphelins, les indigents et les voyageurs en détresse. (Al-Baqarah, 2:177).
Le Prophète Mohammad, que la paix et les bénédictions soient sur lui et sur sa famille, a enseigné :
«کُلُّ مَعْرُوفٍ صَدَقَةٌ»
« Tout acte de bienfaisance est une charité [sadaqa]. »
Une autre narration rapporte :
«وَالدَّالُّ عَلَى الْخَیْرِ کَفَاعِلِهِ»
« Celui qui guide autrui vers le bien est semblable à celui qui l’accomplit »[2]
Ces traditions élargissent la notion de charité, passant des seuls avoirs matériels à l’ensemble des potentialités humaines.
La charité dans les différentes religions
Le principe de la bienfaisance, bien que fondé sur des bases et des pratiques diverses, se retrouve également dans les grandes traditions religieuses.
Dans le judaïsme, le concept de tzedakah est étroitement lié à la justice et au devoir moral. Porter secours aux démunis ne relève pas d’un simple élan de compassion, mais de l’accomplissement d’un droit éthique. Selon la tradition attribuée à Maïmonide, la forme d’aide la plus élevée consiste à conduire le nécessiteux vers l’autosuffisance, par exemple en lui fournissant un emploi, un capital, une formation ou les moyens de subvenir à ses besoins.
Dans le christianisme, la caritas, ou l’amour désintéressé, occupe une place fondamentale. Servir l’affamé, le malade et l’étranger est considéré comme un service rendu au Christ, et l’aumône cachée y est préférée à l’ostentation.[3]
Dans les traditions hindoue et bouddhiste, le dāna incarne une pratique de la générosité et de la libération de l’attachement.
Dans le sikhisme également, le seva (le service désintéressé) et la tradition de la cuisine communautaire du langar mettent l’accent sur le dévouement et l’égalité sociale.
Ces traditions ne sont point identiques, mais elles convergent vers un même point : donner ne se résume pas à un simple transfert de biens ; cela éduque également le donateur et façonne la société.
Panorama des formes de bienfaisance
Pour élargir la participation publique, il convient d’encourager chacun à ne point se focaliser uniquement sur les liquidités de son compte bancaire, mais à prendre conscience de l’ensemble de ses avoirs financiers et non financiers.
| Domaine de la charité | Exemples de participation | Bénéfice principal |
| Secours d’urgence | Vivres, médicaments, abris et aide en cas de guerre, d’inondations, de séismes et de déplacements de population. | Sauver des vies et atténuer la souffrance immédiate. |
| Soutien aux conditions de vie | Prise en charge des dépenses essentielles pour les familles, les personnes âgées, les orphelins et les personnes en situation de handicap. | Préserver un niveau de vie minimal digne. |
| Autonomisation économique | Formation professionnelle, outils de travail, prêts sans intérêt, création d’emplois et conseil en gestion d’entreprise. | Réduire la dépendance et générer un revenu durable. |
| Éducation et savoir | Bourses d’études, enseignement bénévole, bibliothèques, traduction, recherche et contenus ouverts. | Ouvrir des perspectives à long terme. |
| Santé physique et mentale | Soins médicaux, dons de sang et d’organes, accompagnement psychologique, soutien aux malades et soins palliatifs. | Protéger la vie et la qualité de vie. |
| Expertise professionnelle | Prestations gratuites en médecine, droit, comptabilité, ingénierie, design ou communication. | Transformer une compétence en capital social. |
| Charité numérique | Dons d’équipements et d’accès à Internet, alphabétisation numérique, logiciels libres, accessibilité pour les malvoyants et les malentendants, et soutien en cybersécurité pour les institutions. | Assurer un accès équitable aux nouvelles opportunités. |
| Charité sociale et juridique | Médiation, soutien aux victimes de violences, défense juridique des opprimés, et aide aux réfugiés et aux détenus. | Rétablir les droits et réduire l’exclusion sociale. |
| Environnement et patrimoine | Plantations et entretien d’arbres, nettoyage de la nature, protection de l’eau, de la faune et du patrimoine culturel. | Sauvegarder les droits des générations futures. |
| Temps et soutien émotionnel | Visite à une personne âgée isolée, encadrement d’un adolescent, garde d’enfants ponctuelle, écoute et compagnie. | Guérir la solitude et consolider les liens humains. |
| Dotation et infrastructures durables | Constitution de biens de mainmorte (waqf), fonds universitaires, cliniques, écoles, centres de formation ou capital productif. | Pérenniser les bienfaits à travers les générations. |
| Promotion et mise en réseau | Signalement d’un besoin avéré, mise en relation de donateurs avec des spécialistes, et mobilisation de bénévoles. | Multiplier la capacité caritative sans nécessiter de fortune personnelle. |
Cette diversité nous enseigne que nul n’est « trop démuni » ni « trop occupé » pour pratiquer la charité. Une personne peut manquer de ressources financières tout en dispensant un cours bénévolement une heure par semaine ; un médecin peut consacrer une partie de son temps à des soins gratuits ; un traducteur peut rendre des informations vitales accessibles aux migrants ; un informaticien peut concevoir un système simple pour une institution ; ou chacun peut simplement porter un besoin légitime à la connaissance d’une personne en mesure d’y répondre.
L’aide d’urgence demeure certes indispensable. Néanmoins, si toutes les énergies caritatives se consument dans la distribution de colis alimentaires tout en délaissant l’éducation, l’emploi et la prévention, la pauvreté se trouve gérée au lieu d’être guérie.
L’intention : l’âme de la charité
Dans la pensée islamique, la valeur morale et spirituelle d’une action ne saurait être dissociée de l’intention qui la fonde. L’imam al-Sajjad, que la paix soit sur lui, a enseigné :
«لا عَمَلَ إِلّا بِنِیَّةٍ»
« Il n’y a d’action qu’avec l’intention. »
Il est également rapporté du Prophète Mohammad, que la paix et les bénédictions soient sur lui et sur sa famille :
«نِیَّةُ الْمُؤْمِنِ خَیْرٌ مِنْ عَمَلِهِ… وَکُلُّ عَامِلٍ یَعْمَلُ عَلى نِیَّتِهِ»
« L’intention du croyant est meilleure que son action… et chacun agit selon son intention. »[4]
Une intention centrée sur Dieu transforme la charité d’une simple transaction humaine en un acte d’adoration pur. Le Coran qualifie ainsi les vertueux:
«إِنَّمَا نُطْعِمُکُمْ لِوَجْهِ اللَّهِ لَا نُرِیدُ مِنْکُمْ جَزَاءً وَلَا شُکُورًا»
« C’est pour l’agrément d’Allah que nous vous nourrissons : nous ne voulons de vous ni récompense ni gratitude. » (Al-Insan,76:9)
En revanche, le Coran considère que toute charité accompagnée d’ostentation, de reproches ou d’humiliation perd toute substance spirituelle (Al-Baqarah, 2:262 et 2:64).
Néanmoins, la sincérité ne dispense point d’une organisation réfléchie. Une bonne intention ne saurait rendre vertueuse une méthode défectueuse. Quelqu’un peut nourrir le désir sincère d’aider, mais, par manque de discernement, acheminer des biens inadaptés, perturber un marché local, divulguer des informations intimes ou investir des fonds dans un projet stérile. La charité accomplie repose par conséquent sur trois piliers indissociables : la pureté de l’intention, la justesse de la méthode et l’utilité du résultat.
Rendre publique une action charitable ne relève pas systématiquement de l’ostentation. Le Coran indique que manifester sa générosité est louable, mais que la discrétion au service des indigents demeure préférable (Al-Baqarah, 2 :271). Par conséquent, si l’annonce d’un don s’avère nécessaire pour ériger un modèle, stimuler la participation ou assurer une transparence rigoureuse, elle s’accorde avec la sincérité, à condition que la mise en avant du donateur ne se substitue pas aux besoins réels et que la dignité du bénéficiaire ne devienne point le prix de la publicité.
Comment faire le bien sans tomber dans ses pièges ?
L’action caritative, à l’instar de toute entreprise humaine, comporte des risques d’effets secondaires et de dérives. La solution ne réside point dans l’abandon de la bienfaisance, mais dans son exercice avec davantage d’éthique et de professionnalisme.
- Identifier le besoin réel : Les préférences du donateur ne doivent pas être imposées à ceux qui se trouvent dans le besoin. Avant d’initier tout projet, il convient de consulter les personnes concernées elles-mêmes ainsi que les spécialistes locaux afin de déterminer les véritables priorités. Parfois, une aide financière ciblée s’avère plus efficace que l’envoi de marchandises ; à d’autres moments, en raison de circonstances particulières, un soutien non monétaire demeure indispensable.
- Préserver la dignité du bénéficiaire : Diffuser des images d’un enfant, d’un malade ou d’une famille dans le besoin sans leur consentement éclairé, étaler les détails de leur vie privée, organiser des files d’attente humiliantes ou instrumentaliser les personnes démunies à des fins publicitaires est incompatible avec l’esprit de bienfaisance. Dans bien des cas, une aide discrète ou octroyée par l’intermédiaire d’un tiers de confiance s’avère plus appropriée.
- Maintenir l’équilibre entre secours d’urgence et autonomisation : Il est vain d’exiger d’une personne affamée qu’elle commence par acquérir une compétence : son besoin immédiat doit impérativement être comblé. Néanmoins, si un programme se confine à l’alimentation perpétuelle sans ouvrir de perspectives vers l’éducation, les soins, l’emploi ou l’autosuffisance, il ne fait qu’institutionnaliser la dépendance.
- Ne point substituer des actes de charité à des devoirs prioritaires : Nul ne saurait retenir le salaire d’un travailleur, s’affranchir d’une dette, négliger la pension due à sa famille ou esquiver ses obligations fiscales légales pour ensuite employer une fraction de ces richesses à se forger une image de bienfaiteur. Le Coran nous commande de dépenser les biens sains et licites que nous avons acquis (Al-Baqarah , 2: 267). La véritable charité trouve son fondement dans la justice en matière d’acquisition et dans l’acquittement rigoureux des droits d’autrui.
- Connaître les limites de ses propres capacités : Un élan de générosité passionné qui plonge une personne dans l’endettement, pèse sur sa famille ou l’épuise s’avère rarement pérenne. Une tradition enseigne :
«وَابْدَأْ بِمَنْ تَعُولُ»
« Commence par ceux dont tu as la charge. »
Un don régulier et proportionné se révèle souvent plus profitable qu’une largesse exceptionnelle et impulsive.
- Prendre au sérieux le contrôle et la transparence : Les institutions se doivent d’instaurer des contrôles financiers, une séparation des responsabilités, des politiques de prévention des conflits d’intérêts, des mesures de protection pour les enfants et les personnes vulnérables, des mécanismes de signalement, une évaluation de l’impact ainsi qu’une reddition de comptes claire. L’absence totale de frais administratifs ne constitue point un gage d’intégrité ; les audits, la formation du personnel, la sécurisation des outils numériques et la supervision ont un coût. Le critère juste exige que les dépenses demeurent raisonnables, transparentes et vouées au service de la mission, plutôt que de brandir artificiellement le ratio administratif le plus bas.
Gouvernement, citoyens et organisations : à qui incombe la responsabilité ?
L’existence d’un État providence ou d’un vaste système de services publics ne dispense point les citoyens de l’action caritative, de même que l’activité philanthropique ne dégage pas l’État de ses responsabilités juridiques et de justice sociale. La formulation la plus exacte s’énonce ainsi : « L’État ne se substitue pas à la société, et l’on ne saurait attendre de la société qu’elle se substitue à l’État. »
Le rôle des particuliers
Les particuliers constituent le cercle le plus proche des souffrances quotidiennes. Ils possèdent la faculté de déceler les besoins dissimulés, de tisser des liens humains, de faire du bénévolat, de donner régulièrement et de veiller au bon fonctionnement des institutions. Aucun proche, voisin ou parent dans le besoin ne devrait être délaissé au milieu de l’agitation des grands projets.
Le rôle des organisations caritatives
Les organisations caritatives et non gouvernementales transforment des gestes d’aide épars en actions spécialisées. Leurs missions consistent à évaluer les besoins, à sélectionner adéquatement les bénéficiaires, à exécuter les programmes avec professionnalisme, à préserver les ressources confiées, à mesurer les résultats et à rendre compte en toute transparence. Ces institutions doivent bâtir une passerelle entre la pureté des intentions individuelles et un impact réel au sein de la société.
Le rôle de l’État
L’État a pour devoir de garantir les droits fondamentaux, la sécurité sociale, l’éducation, la santé, les secours d’urgence et le soutien aux personnes vulnérables. Il lui incombe également d’établir des réglementations claires, une supervision proportionnée, des incitations juridiques, des données fiables ainsi que des espaces de coopération avec les organisations caritatives. Le modèle souhaitable repose sur une division rationnelle des tâches et une collaboration harmonieuse entre l’État, la société civile, le secteur privé et les citoyens, ce type de partenariat que les Nations unies considèrent comme indispensable pour atteindre les Objectifs de développement durable.
Khums et zakat : de la vertu volontaire à la responsabilité financière
L’une des grandes forces du système financier de l’islam réside dans le fait qu’il ne s’en remet point aux seuls élans éphémères du cœur pour lutter contre la pauvreté et soutenir le bien-être de la société. La zakat et le khums soustraient une part des richesses au domaine du choix purement personnel pour l’ériger en droit imprescriptible. La mention réitérée de la zakat aux côtés de la prière dans le Coran démontre que la religiosité ne se résume pas au rapport vertical unissant l’homme à Dieu ; la relation horizontale entretenue avec les serviteurs d’Allah fait partie intégrante de la foi.
Le Coran définit des catégories précises pour l’attribution de la zakat, incluant les pauvres, les indigents, les débiteurs et les voyageurs en détresse Al-Tawbah, 9 :60), tout en qualifiant la zakat de moyen de purification et d’élévation spirituelle (Al-Tawbah, 9 :103).
Le khums, quant à lui, s’appuyant sur le verset 41 de la sourate al-Anfâl ainsi que sur les dispositions détaillées de la jurisprudence islamique, occupe une place capitale dans l’école des Ahl al-Bayt (que la paix soit sur eux). Il permet de subvenir aux besoins religieux et sociaux, de secourir les ayants droit dans le besoin, de promouvoir l’éducation et la propagation religieuse, et de servir les intérêts de la communauté des croyants.
En l’absence de statistiques exhaustives, il s’avère impossible de chiffrer globalement la contribution historique de ces deux obligations à travers l’ensemble des sociétés musulmanes. Néanmoins, leur potentiel demeure considérable. Si les prélèvements cultuels sont acquittés en temps voulu, collectés avec professionnalisme, affectés aux véritables priorités et gérés dans la transparence quant à leur impact réel, ils peuvent constituer un flux pérenne pour réduire la précarité, préserver les institutions savantes et religieuses, et répondre aux urgences émergentes.
Plusieurs impératifs doivent toutefois être observés :
- Premièrement, les destinations légitimes de la zakat et du khums ne sont ni interchangeables ni illimitées ; le contribuable ne saurait assimiler arbitrairement tout projet de son choix à une dépense religieuse valable. En particulier, le versement et l’emploi de la part de l’Imam et de la part des descendants du Prophète (sayyids) dans le cadre du khums sont subordonnés à l’avis de l’autorité religieuse compétente (marja’) et aux autorisations requises.
- Deuxièmement, les obligations cultuelles ne couvrent point l’intégralité des besoins sociaux. Elles doivent par conséquent être complétées par la charité recommandée (sadaqa), les biens de mainmorte (waqf), les prêts sans intérêt (qard hasan), les vœux formulés avec discernement, les budgets publics et la responsabilité sociétale des entreprises.
- Troisièmement, la confiance publique envers les fonds religieux repose pareillement sur la probité, le professionnalisme, la hiérarchisation rigoureuse des priorités et la clarté des bilans.
À côté du khums et de la zakat, la dotation (waqf) possède une aptitude singulière à bâtir des infrastructures durables. Si la charité et la zakat répondent souvent aux nécessités immédiates, les dotations productives permettent d’entretenir des écoles, des cliniques, des centres de recherche, des logements sociaux et des fonds d’aide à l’emploi à travers les générations. La renaissance de la bienfaisance islamique demeurera inachevée sans une réadaptation du waqf aux défis de notre époque.
Quand une trahison ébranle la confiance publique
Une erreur, une mauvaise gestion ou un acte de trahison commis par une personne responsable d’une organisation caritative engendre des ravages bien au-delà de l’institution concernée, car le capital le plus précieux de l’action humanitaire demeure la confiance. Lorsque celle-ci se trouve altérée, les premières victimes innocentes sont précisément les personnes dans le besoin, qui ne portent aucune responsabilité dans ce manquement. C’est pourquoi les organisations ne sauraient dissimuler leurs défaillances. Elles doivent au contraire enquêter, rendre des comptes, réparer les préjudices et réformer leurs mécanismes de prévention.
Parallèlement, la conclusion hâtive selon laquelle « puisque tel individu ou telle structure a trahi la confiance, nul ne mérite plus d’être cru » relève d’une généralisation abusive sur le plan logique, et équivaut, sur le plan moral, à reporter la punition du coupable sur des innocents dans la détresse. Un acte de trahison constitue certes un motif légitime de se détourner de cet individu ou de cette structure défectueuse et d’exiger des vérifications approfondies, mais il ne saurait prouver la corruption généralisée de l’ensemble des bienfaiteurs et des institutions. La voie juste consiste à abandonner une confiance aveugle au profit d’une confiance éclairée et vigilante.
De la charité occasionnelle à une culture durable
La Journée internationale de la charité prend tout son sens lorsqu’elle métamorphose la bienfaisance, passant d’une réaction émotionnelle et passagère à une habitude personnelle et à un système social durable. À cette fin, plusieurs transformations s’avèrent indispensables :
- Les contributions modestes mais régulières doivent se substituer aux impulsions émotionnelles sans lendemain.
- Le secours d’urgence doit s’accompagner d’une démarche d’autonomisation.
- Le bénéficiaire doit cesser d’être un simple objet de pitié pour devenir un acteur partenaire dans la résolution du problème.
- Les institutions doivent dépasser la simple comptabilisation des colis distribués pour rendre compte des changements réels dans la vie des personnes.
- Les bienfaiteurs doivent s’élever du rôle de simples donateurs à celui d’apprenants, de contrôleurs et de collaborateurs.
Les enfants et les jeunes doivent également être initiés dès le plus jeune âge à l’action caritative — non pas seulement en glissant une pièce dans un tronc, mais par l’expérience du service, la conscience respectueuse des besoins de la société, le travail en équipe, la préservation de l’environnement, et le don d’une part de leur temps et de leurs talents au service d’autrui. Une société qui attend la charité des seuls nantis se prive d’une part majeure de son capital humain.
Conclusion
Le 5 septembre nous rappelle que le monde ne se gouverne pas par les seules lois et les budgets ; l’empathie, le bénévolat, la confiance et la responsabilité mutuelle constituent également les piliers fondamentaux de la société. Pourtant, la charité véritable ne se résume point à une main qui donne et à une main qui reçoit. Elle représente un lien indéfectible entre l’amour et la justice, la sincérité et l’expertise, le soulagement et l’émancipation, les citoyens et l’État, le devoir religieux et la responsabilité sociale.
Si nous concevons la bienfaisance comme tout acte légitime qui atténue la souffrance, rétablit un droit ou nourrit un talent, alors chaque être humain possède quelque chose à offrir. L’un donne de ses biens, l’autre de son savoir ; l’un offre son temps, tandis qu’un autre met sa réputation et ses relations au service des autres pour dénouer les difficultés d’une existence.
[1] Page officielle de l’ONU consacrée à la Journée mondiale de la charité, résolution 67/105 de l’Assemblée générale, rapport du gouvernement de la Hongrie sur l’adoption de la proposition
[2] Al-Kafi, vol. 4, chapitre consacré aux actes de bienfaisance reconnus.
[3] Évangile selon Matthieu, 25:35-40 et 6:1-4.
[4] Al-Kafi, vol. 2, chapitre consacré à l’intention.
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