Thème de la semaine – Volume 03 Numéro 24

Topic of the Week - Volume 03 Issue 24
Last Updated: juin 11, 2026By Categories: Thème de la semaine0 Comments on Thème de la semaine – Volume 03 Numéro 2410,4 min readViews: 8

Achoura : la manifestation parfaite de l’être humain guidé par sa mission

Seyed Hashem Moosavi

Introduction

Alors que s’annoncent les jours de deuil du mois de Moharram, les cœurs se tournent avec une intensité accrue vers l’école d’Achoura et la pérennité de son message. Moharram ne saurait se réduire à une saison d’affliction dédiée aux souffrances des Ahl al-Bayt (que la paix soit sur eux) ; il s’offre également comme une opportunité de sonder l’une des interrogations les plus profondes de l’existence : le sens de la vie humaine et, le cas échéant, le motif absolu de son sacrifice. C’est pourquoi, au seuil de cette période, mener une réflexion sur « le secret du sacrifice de soi à l’école d’Achoura » consiste à appréhender les liens indissociables entre le deuil et la responsabilité, la ferveur des larmes et l’éveil de la conscience, ainsi que l’amour envers l’Imam Husayn (que la paix soit sur lui) et l’idéal d’un engagement fidèle.

À travers l’histoire, l’être humain a toujours été en quête de sens pour son existence, une recherche qui permet de le classer en trois grands groupes. Cette distinction démontre que la valeur de la vie d’un individu dépend de l’horizon qu’il assigne à son devenir : un horizon étroit, confiné aux plaisirs matériels, ou un horizon théocentrique et d’une infinie grandeur, capable de mener l’individu jusqu’au sacrifice suprême et au martyre.

  • Le premier groupe (les hédonistes) : ceux dont l’unique préoccupation réside dans le divertissement et la jouissance de plaisirs éphémères. Leur devise implicite est : « Que je jouisse de la vie. »
  • Le deuxième groupe (les ambitieux) : ceux qui voient au-delà du plaisir immédiat pour poursuivre l’accomplissement, le statut social, la notoriété, le pouvoir ou l’avancement personnel. Leur devise est : « Que je réussisse. »
  • Le troisième groupe (les êtres de mission) : ceux qui transcendent les intérêts personnels pour dévouer leur existence à une vérité supérieure. Ils vivent et respirent pour un idéal, une mission et une responsabilité historique ; leur devise est : « Que j’accomplisse mon devoir. »

Achoura : La manifestation parfaite de l’être humain guidé par sa mission

L’épopée d’Achoura relève de cette troisième catégorie. Au sein de cette école de pensée, l’être humain accède à un niveau de maturité tel que le soi ne constitue plus l’axe central de l’univers ; l’individu se perçoit plutôt comme la composante d’une vérité supérieure. Il y apprend que la valeur d’une existence ne se mesure pas simplement à sa longévité, mais bien à la finalité pour laquelle on vit et, le cas échéant, pour laquelle on offre sa vie.

L’Imam Ḥusayn (que la paix soit sur lui) a réaffirmé à maintes reprises, tout au long de sa marche vers Karbalāʾ, que son mouvement ne visait ni le pouvoir, ni les richesses, ni un quelconque intérêt personnel. Dans son testament adressé à Muḥammad ibn al-Ḥanafiyyah, il déclara :

«إِنِّي لَمْ أَخْرُجْ أَشِراً وَ لَا بَطِراً وَ لَا مُفْسِداً وَ لَا ظَالِماً، وَ إِنَّمَا خَرَجْتُ لِطَلَبِ الْإِصْلَاحِ فِي أُمَّةِ جَدِّي»

« « Je ne me suis pas insurgé par vanité, par arrogance, ni dans l’intention de semer la corruption ou d’exercer l’oppression ; je me suis soulevé uniquement pour réformer la communauté de mon grand-père. »

(al-Futū, Ibn Aʿtham al-Kūfī, vol. 5, p. 21; Biār al-Anwār, vol. 44, p. 329)

Cette déclaration démontre que, dans la logique d’Achoura, la vie humaine n’atteint sa véritable valeur que lorsqu’elle est mise au service de la vérité, de la justice et de la guidance de la société. Ce même principe s’enracine dans le Coran, où Dieu dit :

«قُلْ إِنَّ صَلَاتِي وَنُسُكِي وَمَحْيَايَ وَمَمَاتِي لِلَّهِ رَبِّ الْعَالَمِينَ»

« Dis : « En vérité, ma prière (As-Salât), mes actes de dévotion, ma vie et ma mort appartiennent à Allah, Seigneur de l’Univers. » (Al-An’am, 6 :162)

À la lumière de ce verset, le croyant inscrit non seulement la mort, mais chacune des dimensions de l’existence au sein de l’orbite de la servitude envers Dieu ; ainsi, Achoura constitue la manifestation sociale et historique la plus absolue de ce monothéisme vécu.

L’être humain donne toujours sa vie pour une cause

Contrairement aux idées reçues, presque tous les êtres humains, en pratique, consument leur existence pour quelque chose. La seule divergence réside dans la nature de cet objet. Un soldat risque sa vie pour défendre la patrie parce que celle-ci lui est précieuse. Un pompier brave les flammes pour sauver autrui parce que la préservation de la vie humaine prévaut sur son confort personnel. Une mère sacrifie des années d’aisance, sa santé et sa jeunesse pour son enfant parce que l’amour qu’elle lui porte surpasse, à ses yeux, ses propres commodités. Les amoureux de la liberté à travers l’histoire ont accepté la prison, la torture et la mort même, parce qu’ils estimaient la liberté plus précieuse qu’une existence vécue dans l’humiliation.

Ainsi, la question essentielle n’est pas de savoir si un individu sacrifie quelque chose à un idéal, mais plutôt de déterminer la valeur réelle de cet idéal. Dans les enseignements des Ahl al-Bayt (que la paix soit sur eux), la valeur d’un être humain est intrinsèquement liée à l’abnégation et à la primauté accordée à la vérité sur l’intérêt personnel. Il est ainsi rapporté d’Amir Al-Mu’meneen ʿAlī (que la paix soit sur lui) :

«مَنْ آثَرَ عَلَى نَفْسِهِ اسْتَحَقَّ اسْمَ الْفَضِيلَةِ»

« Quiconque accorde la préférence à autrui sur lui-même est digne du nom de vertu. » (Ghurar al-ikam wa Durar al-Kalim, n° 8845)

Dans cette perspective, le sacrifice à Achoura n’est pas le fruit d’une émotion passagère ; il constitue l’apogée d’une vertu née de la connaissance, de la foi et de la liberté spirituelle.

Achoura : un critère d’évaluation des valeurs

Achoura interpelle l’être humain en ces termes : « Qu’y a-t-il dans ta vie d’assez précieuse pour que tu sois prêt à en payer le prix ? » Si un individu consacre l’intégralité de son existence à la quête du plaisir, sa valeur propre ne dépassera pas celle de ces plaisirs. Si sa vie entière est consumée par la poursuite des richesses, du rang et de la notoriété, son mérite se mesurera alors en fonction de ces seuls accomplissements matériels. En revanche, si l’existence est vouée à la vérité, à la justice, à la guidance d’autrui et à l’agrément de Dieu, la valeur humaine s’élève en proportion. C’est pourquoi l’Imam Husayn (que la paix soit sur lui) ne considérait pas la mort sur le sentier de la vérité comme une défaite ; il y voyait au contraire la véritable victoire, affirmant :

«إِنِّي لَا أَرَى الْمَوْتَ إِلَّا سَعَادَةً وَ لَا الْحَيَاةَ مَعَ الظَّالِمِينَ إِلَّا بَرَماً»

« Je ne vois dans la mort qu’une félicité, et dans la vie aux côtés des oppresseurs qu’un fardeau et une misère. »

(Tuaf al-ʿUqūl, p. 245 ; voir également Tārīkh al-abarī, vol. 5, p. 403, avec de légères variantes de formulation)

C’est pourquoi le mot d’ordre de la dignité au sein de la culture husseinite puise ses racines dans le Coran. Le Coran déclare ainsi :

«مَنْ كَانَ يُرِيدُ الْعِزَّةَ فَلِلَّهِ الْعِزَّةُ جَمِيعًا»

« Quiconque veut la puissance (qu’il la cherche auprès d’Allah) car la puissance tout entière est à Allah » (Fatir, 35 :10)

Le Coran déclare également :

«وَلَا تَهِنُوا وَلَا تَحْزَنُوا وَأَنْتُمُ الْأَعْلَوْنَ إِنْ كُنْتُمْ مُؤْمِنِينَ»

« Ne vous laissez pas battre, ne vous affligez pas alors que vous êtes les supérieurs, si vous êtes de vrais croyants. » (Ali’Imran 3 :139)

Achoura constitue l’exégèse vivante et pratique de ces versets : le croyant peut certes tomber en martyr en apparence, mais il n’est jamais véritablement défait ni humilié.

Le secret de la pérennité d’Achoura

À travers l’histoire, des milliers de guerres et de conflits ont éclaté, dont il ne reste aujourd’hui bien souvent qu’un nom, quand ils n’ont pas simplement sombré dans l’oubli. Pourtant, des siècles plus tard, Achoura demeure pleinement vivante. Le secret de cette endurance ne réside ni dans le nombre de martyrs, ni dans l’arsenal militaire, ni dans une quelconque victoire apparente. Son secret tient au fait que l’Imam Husayn (que la paix soit sur lui) s’est dressé pour des principes que toute nature humaine pure est à même de saisir : la défense de la vérité face à la falsification, de la justice face à l’oppression, de la dignité face à l’humiliation, et du dévouement à Dieu face à l’attachement exclusif au monde ici-bas. Chaque fois que les êtres humains se trouvent à la croisée des chemins entre le vrai et le faux, Achoura retrouve pour eux tout son sens ; car Achoura n’est pas un simple événement historique, mais un modèle permanent invitant à choisir entre « une vie de dignité » et « une existence dénuée de sens ».

Le Messager d’Allah (que les bénédictions et la paix soient sur lui et sur sa famille) a également mis en lumière le lien profond entre la voie de Husayn et la préservation de sa religion à travers cette célèbre parole :

«حُسَيْنٌ مِنِّي وَأَنَا مِنْ حُسَيْنٍ»

« Husayn est de moi, et je suis de Husayn. »

(Sunan al-Tirmidhī, n° 3775 ; Musnad Amad, n° 17561 ; Ibn Mājah, n° 144)

Dans cette perspective, la pérennité d’Achoura ne découle pas seulement de l’ampleur d’une tragédie, mais du fait que la vitalité de la religion, l’éveil de la communauté et la préservation des valeurs divines sont indissociables de ce soulèvement.

La conception coranique de la valeur de la vie

Le Noble Coran enseigne aux croyants que la vie humaine est un dépôt divin qui ne saurait être bradé à vil prix. Dieu déclare ainsi :

«إِنَّ اللَّهَ اشْتَرَىٰ مِنَ الْمُؤْمِنِينَ أَنْفُسَهُمْ وَأَمْوَالَهُمْ بِأَنَّ لَهُمُ الْجَنَّةَ»

« Certes, Allah a acheté des croyants, leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis. » (At-Tawbah 9 :111)

Selon cette logique, le croyant ne saurait proposer sa vie sur le marché des vanités de ce monde à n’importe quel prix. Il se refuse à dissiper ses années, ses talents, sa vertu et sa vie même pour des fins subalternes et éphémères. Il ne consent à investir le capital de son existence que sur un sentier doué d’une valeur éternelle.

Achoura et le sens de la vie

La crise majeure de l’homme moderne ne relève pas uniquement de la précarité économique ou de la détresse psychologique ; elle réside avant tout dans la crise du sens. Nombreux sont ceux qui ignorent ce pour quoi ils vivent, et par conséquent, ce pour quoi ils devraient endurer la souffrance ou les raisons pour lesquelles ils devraient demeurer inébranlables. Achoura apporte une réponse à cette interrogation. L’école de Husayn enseigne à l’être humain que la vie prend tout son sens lorsqu’elle est mise au service d’une vérité qui la dépasse. L’individu n’accède à une sérénité véritable que lorsqu’il prend conscience qu’il est partie prenante d’une grande mission divine, et qu’il lui incombe de participer à la réforme du monde qui l’entoure.

C’est pourquoi le deuil observé pour l’Imam Husayn (que la paix soit sur lui) revêt une signification qui dépasse la simple affliction émotionnelle. Les larmes versées pour Husayn ne portent leurs fruits que lorsqu’elles se traduisent par une lucidité spirituelle, une prise de responsabilité et une disposition à défendre la vérité. Moharram est une école au sein de laquelle le croyant apprend à préférer une épreuve consciente sur le sentier de la vérité à un confort dénué de toute mission

Conclusion

Moharram et Achoura ne nous invitent pas simplement à pleurer sur les afflictions du passé ; ils nous enjoignent à repenser les valeurs qui guident notre existence. Achoura tend un miroir face à nous et nous interroge : « Ce pour quoi tu vis aujourd’hui est-il véritablement assez précieux pour que, si nécessaire, tu acceptes de t’y sacrifier ? » Cette question constitue l’âme même du message de Mouharram, et la réponse juste que l’on y apporte possède le pouvoir de transformer tant notre vie personnelle que notre destin social. Selon la logique husseinite, la valeur de tout être humain se mesure à l’aune de l’idéal pour lequel il vit et auquel, si le besoin s’en fait sentir, il offre sa propre vie. C’est en cela qu’Achoura demeure la plus grande école du sens de la vie : une école qui enseigne à l’être humain comment vivre, comment tenir bon et, s’il le faut, comment mourir dans la dignité.

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