Explorer la jurisprudence islamique – Volume 03 Numéro 30

Exploring Islamic Jurisprudence - Volume 03 Issue 30

La jurisprudence islamique (Fiqh) et le statut des cinq qualifications légales (al‑Akam al‑Khamsah)

  1. Définition et nature de la jurisprudence islamique (Fiqh)

Étymologiquement, le terme fiqh désigne « une compréhension profonde et précise ». Dans l’usage technique de l’érudition islamique, le fiqh est la discipline consacrée à la déduction des règles juridiques subsidiaires (al‑akam al‑sharʿiyyah al‑farʿiyyah). Celles-ci orientent les obligations pratiques de l’existence humaine dans des domaines tels que le culte, le commerce, les relations familiales, l’économie et la politique, par le biais d’un raisonnement systématique appliqué aux sources faisant autorité : le Coran, la Sunna, le consensus (ijmaʿ) et la preuve rationnelle (ʿaql). Essentiellement, la jurisprudence étudie ces sources afin de déterminer laquelle des cinq catégories normatives (al‑akam al‑khamsah) s’applique à un acte donné : obligatoire (wajib), prohibé (aram), recommandé (mustaabb), déconseillé (makruh) ou permis (muba).

  1. Nécessité et fonction de la jurisprudence dans la vie humaine

Pour le croyant qui atteste de l’existence de Dieu et de la vie future, les actions humaines sont indissociables du salut ou de la perdition spirituelle. La jurisprudence remplit donc plusieurs fonctions essentielles:

  • Clarification du devoir divin : Le fiqh délimite les frontières de la licéité et de l’illicéité dans toutes les sphères de l’existence, permettant aux individus d’accomplir leurs obligations religieuses.
  • Réponse aux questions émergentes : À mesure que les sociétés évoluent, de nouveaux enjeux apparaissent, tels que la mort cérébrale, la transplantation d’organes, la propriété intellectuelle et l’innovation technologique. Par son adaptabilité méthodologique, le fiqh détermine les règles régissant ces questions contemporaines.
  • Régulation des relations sociales : Une part significative de la jurisprudence traite des interactions interpersonnelles et sociétales, notamment en matière de contrats, de droit de la famille et de codes pénaux. Cette dimension constitue le socle structurel de la justice sociale.
  1. Fondements philosophiques de la classification quintuple des règles

La classification des actes humains volontaires en cinq règles normatives (al‑akam al‑taklifiyyah) constitue l’un des cadres éducatifs et juridiques les plus raffinés du droit islamique. Cette catégorisation repose sur plusieurs principes rationnels fondamentaux :

A) Équilibre entre intérêts réels (Maṣali) et préjudices (Mafasid)

Dans l’école de pensée chiite, les règles divines correspondent à des avantages et à des nuisances objectives. Chaque acte est assigné à l’une des cinq catégories selon son impact sur l’individu, la communauté et l’ordre moral et spirituel :

  • Obligatoire (Wajib) : Actes incarnant un intérêt essentiel dont l’omission entraîne un préjudice grave (ex. : prière, justice, remboursement des dettes).
  • Prohibé (aram) : Actes comportant un préjudice sévère et destructeur (ex. : meurtre, vol, oppression).
  • Recommandé (Mustaabb) : Actes favorisant la croissance spirituelle ou morale sans nécessité stricte (ex. : aumône volontaire, prière nocturne).
  • Déconseillé (Makruh) : Actes impliquant une nuisance ou un préjudice mineur (ex. : alimentation excessive).
  • Permis (Muba) : Actes neutres sans conséquence spirituelle spécifique, englobant les activités ordinaires de la vie quotidienne.

B) Respect de la liberté humaine et de la capacité psychologique

Si toutes les actions humaines étaient strictement obligatoires ou interdites, la vie deviendrait insupportablement rigide. Le système quintuple introduit nuance et flexibilité :

  • Les actes permis offrent un vaste domaine de liberté individuelle.
  • Les actes recommandés et déconseillés fonctionnent comme des tampons moraux et psychologiques : les actes recommandés renforcent l’engagement envers les devoirs obligatoires, tandis que l’évitement des actes déconseillés prévient une descente graduelle vers des comportements prohibés.

C) Permettre un développement moral graduel et volontaire

La religion vise à cultiver l’être humain par le libre arbitre. Si chaque acte vertueux était légalement obligatoire, la valeur de la dévotion volontaire, du sacrifice et de l’effort disparaîtrait. Les actes recommandés préservent un espace pour l’ascension spirituelle au-delà du devoir minimal.

Prises dans leur ensemble, les cinq catégories constituent une architecture complète de la conduite humaine, qui harmonise croissance spirituelle, autonomie personnelle et réalisme psychologique.

  1. Source d’autorité des cinq règles et rôle des juristes (Fuqahaʾ)

Le principe est incontestable : aucun être humain, pas même le Prophète Muhammad (que la paix soit sur lui et sa famille), ne possède une autorité indépendante pour déclarer un acte obligatoire ou interdit.

Pour comprendre cela avec précision, il faut distinguer la Législation (Tashriʿ) de l’extraction (Kashf al‑ukm).

A) Le domaine de la Législation (Tashriʿ)

Dans la pensée islamique, la législation appartient exclusivement à Dieu. Cette exclusivité repose sur deux fondements :

  1. Propriété absolue : En tant que Créateur et Sustentateur, Dieu seul a le droit de légiférer sur la vie humaine.
  2. Connaissance parfaite : Parce que les règles correspondent à des bénéfices et des préjudices objectifs, seul Dieu possède une connaissance complète de toutes les dimensions de l’existence.

Même le Prophète (que la paix et les bénédictions soient sur lui) n’a jamais légiféré de manière autonome, comme l’affirme le Coran :

« وَمَا يَنْطِقُ عَنِ الْهَوَىٰ، إِنْ هُوَ إِلَّا وَحْيٌ يُوحَىٰ »

« et il ne prononce rien sous l’effet de la passion ; ce n’est rien d’autre qu’une révélation qui lui est faite. » (An-Najm, 53 :3&4)

B) Le cadre de l’extraction (Kashf) : l’énoncé de la volonté divine

Qui nous indique ce qui est obligatoire (wajib) ou interdit (haram) ?

Bien que le pouvoir législatif (Tashri’) appartienne exclusivement à Dieu, l’énoncé et la proclamation de ces lois aux hommes s’effectuent par deux voies :

  • Premièrement, par le Prophète (que la paix et les bénédictions soient sur lui) et les Imams infaillibles (que la paix et les bénédictions soient sur eux), qui sont les porteurs directs de la volonté divine ;
  • Deuxièmement, par les juristes (faqihs) qui, durant l’ère de l’Occultation, extraient le jugement de Dieu des sources religieuses par l’effort intellectuel (ijtihad).

C) Les Infaillibles (que la paix soit sur eux) comme transmetteurs directs des jugements divins

Le Prophète (que la paix et les bénédictions soient sur lui) a reçu les lois divines par la révélation (Wahy) et a transmis la totalité de la religion islamique aux hommes. Après lui, les Imams infaillibles (que la paix soit sur eux) tous désignés par une investiture divine au rang d’Imam, sont les gardiens et les interprètes infaillibles de la Loi divine, en raison de leur état d’infaillibilité (‘ismah) et de leur science infuse (‘ilm al-ladunni). Leur rôle n’est pas d’instaurer une nouvelle législation, mais d’exposer avec précision, d’expliciter et d’interpréter les jugements divins généraux apportés par le Prophète (que la paix soit sur lui). Par conséquent, leurs paroles, leurs actes et leurs approbations tacites (Sunna) constituent pour nous une preuve catégorique (hujja) et le reflet direct de la volonté de Dieu.

  1. Les juristes (faqihs) comme experts et agents d’extraction du jugement divin

Durant l’ère de l’Occultation, où l’accès direct aux Infaillibles (que la paix soit sur eux) est impossible, le devoir d’exposer les lois divines incombe aux juristes. Cependant, leur fonction n’est pas législative ; il s’agit de procéder à l’extraction rigoureuse et à la compréhension précise du jugement de Dieu.

Un juriste n’a pas le droit de déclarer une action obligatoire (Wajib) ou interdite (Haram) sur la base de ses goûts personnels, de ses préférences ou de simples calculs d’opportunité.

C’est un expert qui, en s’appuyant sur des sciences préliminaires, telles que la littérature arabe, l’ Ilm al-Rijal (critique biographique), l’ Usul al-Fiqh (principes de jurisprudence) et les règles d’inférence, aborde les sources de la religion et extrait le décret réel de Dieu sur une question donnée par la méthode de l’ ijtihad.

Le résultat des efforts du juriste est une « Fatwa » ou, en d’autres termes, « l’expression d’un avis d’expert » concernant le décret divin ; cela signifie qu’il annonce aux fidèles : « À la lumière des lois divines, le décret de Dieu sur cette question semble être tel. ». Par conséquent, le juriste n’est ni autorisé à modifier les prescriptions, ni un législateur créant de nouvelles règles ; il est un chercheur qui, avec rigueur scientifique, met au jour la volonté divine et la clarifie pour la société.

Le péril de l’innovation (Bidʿah)

Quiconque déclare quelque chose de licite ou d’illicite sur la base d’une préférence ou d’un intérêt personnel commet une innovation religieuse (bidʿah). Le Coran met en garde :

« وَلَا تَقُولُوا لِمَا تَصِفُ أَلْسِنَتُكُمُ الْكَذِبَ هَٰذَا حَلَالٌ وَهَٰذَا حَرَامٌ« 

« Et ne dites pas, conformément aux mensonges proférés par vos langues : « Ceci est licite, et ceci est illicite »… » (Nahl,16 :116).

  1. Conclusion

La classification des actes en cinq catégories est fondamentalement un processus de découverte de la Volonté divine. Aucune autorité humaine ne peut fabriquer des lois ; Dieu seul légifère. Le Prophète et les Imams (que la paix soit sur eux) ont transmis ces lois, et les juristes, par une érudition rigoureuse, les identifient et les articulent. Grâce à ce cadre précis et rigoureux, la jurisprudence islamique organise la vie humaine tout en illuminant le chemin vers la perfection spirituelle.

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