Thème de la semaine – Volume 03 Numéro 27

Topic of the Week - Volume 03 Issue 27
Last Updated: juillet 3, 2026By Categories: Thème de la semaine0 Comments on Thème de la semaine – Volume 03 Numéro 2713,5 min readViews: 7

Perspective : Le secret de l’héritage impérissable des compagnons d’Achoura et le besoin permanent de la communauté islamique

Seyed Hashem Moosavi

Introduction

L’une des questions les plus cruciales pour la sociologie d’Achoura et la psychologie du déclin de la communauté islamique réside dans l’analyse des raisons pour lesquelles des individus, pourtant croyants en apparence, se sont égarés dans la confusion et ont fini par embrasser le faux. Les habitants de Koufa ne formaient pas une masse impie reniant l’Islam. Beaucoup d’entre eux priaient, récitaient le Coran et avaient même combattu aux côtés de l’Imam Ali (que la paix soit sur lui). Pourtant, le fait historique, aussi stupéfiant que tragique, demeure : cette même communauté, après avoir envoyé des milliers de lettres invitant l’Imam Husayn (que la paix soit sur lui), a abandonné son émissaire en un temps record pour finalement tirer l’épée contre l’Imam de leur temps.

Le Coran démontre que l’effondrement et la chute des sociétés ne sont jamais le fruit d’un facteur unique. C’est au contraire une convergence de pathologies morales, psychologiques et sociales qui ébranle les fondements d’une communauté. Parmi ces éléments, l’absence d’une clairvoyance suffisante apparaît comme le facteur central dans l’examen de la chute des Koufiens : une qualité manquante qui, hier, fit de Koufa le théâtre d’un massacre des vertus et qui, aujourd’hui encore, confronte les sociétés humaines à de profonds défis cognitifs.

La tragédie d’Achoura démontre que la religiosité extérieure, la conscience générale et même un passé exemplaire ne suffisent pas à sauver l’individu. Ce qui protège l’homme contre le dérapage lors des moments décisifs, c’est la clairvoyance : cette vision intérieure qui confère le pouvoir de distinguer le vrai du faux au milieu du tumulte des épreuves, et de demeurer inébranlablement aux côtés de la vérité.

1.La signification de la clairvoyance (basirat) à l’aune de la Révélation et des paroles de l’Autorité divine

Le terme basirat, ou clairvoyance, provient de la racine basar, qui désigne la vue. Dans l’usage coranique, il ne se réfère toutefois pas à la vision physique, mais à la perception du cœur et à la vision intérieure. Allah le Tout-Puissant décrit ainsi le mouvement du Noble Messager de l’Islam en relation avec ce principe :

«قُلْ هذِهِ سَبِیلِی أَدْعُوا إِلَى اللَّهِ عَلَى بَصِیرَةٍ أَنَا وَمَنِ اتَّبَعَنِی»

« Dis : “Voici ma voie ! J’appelle les gens [à la religion] d’Allah, moi et ceux qui me suivent » (Yusuf, 12 :108)

Cette déclaration explicite démontre qu’un mouvement religieux dépourvu d’une vision claire est non seulement incapable de sauver, mais peut également égarer les fidèles ou les transformer en instruments aux mains de courants fallacieux. De même, dans la sourate Al-Hajj, le Coran identifie la véritable origine de la cécité humaine comme étant l’obscurcissement du cœur :

«فَإِنَّهَا لَا تَعْمَى الْأَبْصَارُ وَلَٰكِن تَعْمَى الْقُلُوبُ الَّتِي فِي الصُّدُورِ»

« Car ce ne sont pas les yeux qui s’aveuglent, mais, ce sont les cœurs dans les poitrines qui s’aveuglent. » (Al-Hajj, 22 :46)

À Karbala également, ceux qui se dressèrent contre l’Imam possédaient la vue physique ; ils le voyaient, entendaient sa voix et connaissaient sa filiation avec le Prophète. Pourtant, ils ne surent voir la vérité avec les yeux du cœur.

L’Imam Ali (que la paix soit sur lui) définit ainsi les qualités d’une personne douée de clairvoyance :

«إِنَّمَا الْبَصِيرُ مَنْ سَمِعَ فَتَفَكَّرَ، وَ نَظَرَ فَأَبْصَرَ، وَ انْتَفَعَ بِالْعِبَرِ»

« Le véritable clairvoyant est celui qui entend et médite, qui regarde et perçoit, et qui tire profit des leçons. »

Par conséquent, la clairvoyance consiste à dépasser intelligemment la surface des événements pour en atteindre l’essence et la réalité profonde.

  1. La frontière entre le savoir et la clairvoyance : De Bal‘am Ba‘ura aux élites de Koufa

Une erreur fréquente dans l’analyse sociale consiste à assimiler le savoir à la clairvoyance, en supposant que quiconque possède davantage de connaissances doit nécessairement détenir une vision plus profonde. Pourtant, le savoir et la clairvoyance sont deux réalités distinctes. Le savoir est une accumulation d’informations et d’apprentissages ; la clairvoyance est l’aptitude à opérer le discernement juste lors des moments sensibles et troubles de l’épreuve divine. Combien d’individus croulent sous le poids du savoir, pour finalement se retrouver paralysés lors des tournants décisifs de l’histoire par manque de clairvoyance ?

Le Saint Coran cite la chute de Bal‘am Ba‘ura comme l’exemple type des savants dépourvus de clairvoyance :

«وَاتْلُ عَلَيْهِمْ نَبَأَ الَّذِي آتَيْنَاهُ آيَاتِنَا فَانْسَلَخَ مِنْهَا فَأَتْبَعَهُ الشَّيْطَانُ فَكَانَ مِنَ الْغَاوِينَ»

« Et raconte-leur l’histoire de celui à qui Nous avions donné Nos signes et qui s’en écarta. Le Diable (Satan), donc, l’entraîna dans sa suite et il devint ainsi du nombre des égarés. » (Al-A’raf 7 :175)

Il était un savant éminent qui, par avidité pour l’éclat de ce bas monde, la richesse et le statut social, prit position dans le camp opposé au Prophète Musa (que la paix soit sur lui) ; son savoir ne put empêcher sa déchéance.

Cette même tragédie s’est répétée dans les plaines de Karbala. Nombre de commandants au sein de l’armée d’Umar ibn Sa‘d connaissaient le Coran par cœur, des récitateurs éminents et des transmetteurs de hadiths. Parmi eux figuraient :

  • Shabath ibn Rib‘i : un compagnon du Prophète et l’un de ceux qui avaient écrit des lettres pour inviter l’Imam ; pourtant, à Karbala, il commanda une partie de l’armée omeyyade.
  • Umar ibn Sa‘d : fils d’un célèbre compagnon et transmetteur de hadiths, qui commit son crime par convoitise pour le gouvernorat de Rayy.
  • Hajjar ibn Abjar al-‘Ijli et Amr ibn Hajjaj al-Zubaydi : parmi les récitateurs, notables et narrateurs de Koufa, qui empêchèrent la famille du Prophète (que la paix soit sur eux) d’accéder à l’Euphrate.
  • Shimr ibn Dhi al-Jawshan : un vétéran de la bataille de Siffin, où il avait combattu dans les rangs de l’Imam Ali (que la paix soit sur lui), et mémorisateur du Coran, qui finit par devenir le meurtrier direct de l’Imam avec une cruauté extrême.

Ces élites, dépourvues de clairvoyance, ont préféré, au moment décisif, les intérêts mondains éphémères à leur propre vie future, s’opposant au petit-fils du Messager d’Allah (que la paix et les bénédictions soient sur lui et sa famille) dans la confrontation entre le vrai et le faux. À l’opposé, la manifestation complète de la clairvoyance est apparue chez la Lune des Hachémites, l’honorable Abbas (que la paix soit sur lui), chez qui la clairvoyance était alliée au courage. L’Imam al-Sadiq (que la paix soit sur lui) l’a loué en ces termes :

«كانَ عَمُّنَا الْعَبَّاسُ نافِذَ الْبَصيرَةِ»

« Notre oncle Abbas possédait une clairvoyance pénétrante. »

Cette expression est profondément riche de sens. La grandeur d’Abbas (que la paix soit sur lui) ne résidait pas seulement dans son épée et sa bravoure, mais dans sa vision claire, son discernement juste et sa loyauté consciente. Il ne considérait pas l’Imam comme son simple frère ; il le reconnaissait comme la Preuve (Hujjah) d’Allah et se tenait à ses côtés avec connaissance et compréhension.

Habib ibn Muzahir, le grand martyr d’Achoura, était de la même trempe. Ni l’âge avancé, ni une longue carrière au service de la foi, ni le statut social ou le risque de mort ne l’ont empêché de soutenir la vérité. Hurr ibn Yazid al-Riyahi constitue un autre exemple de clairvoyance : quelqu’un qui se trouvait d’abord sur une voie erronée, mais qui, lorsqu’il reconnut la vérité, eut le courage d’y revenir. Par conséquent, la clairvoyance n’est pas seulement le fait de connaître la vérité ; c’est connaître la vérité tout en ayant le courage d’en payer le prix. Les compagnons d’Achoura sont devenus éternels parce qu’ils ont su à la fois reconnaître la vérité et y demeurer fermes.

  1. La double nature de la clairvoyance : entre l’effort du serviteur et le don divin

Les enseignements islamiques révèlent que la clairvoyance est une réalité à double facette. D’une part, il s’agit d’un don accordé par le Seigneur ; d’autre part, elle s’acquiert par l’effort humain. En d’autres termes, la clairvoyance est une lumière divine que, comme l’a énoncé l’Imam al-Sadiq (que la paix soit sur lui), Allah dépose dans le cœur de qui Il veut :

«العِلمُ نُورٌ یَقذِفُهُ اللّهُ فی قَلبِ مَن یَشاءُ»

« Le savoir est une lumière qu’Allah projette dans le cœur de qui Il veut. »

Toutefois, cette volonté divine ne s’exerce pas sans sagesse. Un cœur souillé par le péché, le matérialisme, les préjugés et l’arrogance ne saurait être un réceptacle approprié pour recevoir la lumière de la clairvoyance. Cette pluie de miséricorde ne descend sur la terre du cœur que lorsque le serviteur en écarte les obstacles et prépare son âme à recevoir ce don par les moyens suivants :

  • La piété et la pureté de l’âme : la clé maîtresse pour dissiper la poussière qui obscurcit l’œil intérieur. Allah dit :

«یَا أَیُّهَا الَّذِینَ آمَنُوا إِنْ تَتَّقُوا اللَّهَ يَجْعَلْ لَكُمْ فُرْقَانًا»

« Ô vous qui croyez ! Si vous craignez Allah, Il vous accordera la faculté de discerner (entre le bien et le mal), » (Al-Anfal, 8 :29)

  • La réflexion et le rappel : selon le verset 201 de la sourate Al-A‘rāf, lorsque les hommes conscients de Dieu sont effleurés par une suggestion de Satan, ils se rappellent et recouvrent la vue :

«إِنَّ الَّذِینَ اتَّقَوْا إِذَا مَسَّهُمْ طَائِفٌ مِنَ الشَّیْطَانِ تَذَكَّرُوا فَإِذَا هُمْ مُبْصِرُونَ»

« Ceux qui pratiquent la piété, lorsqu’une suggestion du Diable (Satan) les touche se rappellent [du châtiment d’Allah], et les voilà redevenus clairvoyants. » (Al-A’raf 7 :201)

  • La sincérité et l’effort : l’effort pratique sur le chemin de la vérité permet de briser les impasses de la compréhension :

«وَالَّذِينَ جَاهَدُوا فِينَا لَنَهْدِيَنَّهُمْ سُبُلَنَا»

« Et quant à ceux qui luttent pour Notre cause, Nous les guiderons certes sur Nos sentiers » (Al-Ankabut, 29 :69)

  • La lutte contre les désirs charnels : selon les mots de l’Imam Ali (que la paix soit sur lui), le désir est la plus grande barrière empêchant de percevoir les conséquences des actes, et s’en distancier renforce la vision du cœur :

«إِذَا أَبْصَرَتِ الْعَیْنُ الشَّهْوَةَ عَمِیَ الْقَلْبُ عَنِ الْعَاقِبَةِ»

« Lorsque l’œil se porte sur le désir, le cœur devient aveugle quant à l’issue [des choses]. »

  1. Défis cognitifs à l’ère des médias et de la confusion des épreuves

Le gouvernement omeyyade, s’appuyant sur les outils de propagande de son époque, organisa une guerre psychologique complexe contre l’Imam Husayn (que la paix soit sur lui). Des slogans tels que « Husayn est une source de division », « il a troublé la sécurité publique » ou encore « il s’est soulevé contre le gouvernement légitime », obscurcirent l’atmosphère à un tel point qu’Ubayd Allah ibn Ziyad, dans sa lettre à Umar ibn Sa‘d, qualifia Yazid de « Commandeur des croyants » et réduisit le conflit à une simple dispute entre un « gouvernement légal » et des « rebelles ».

Face à cette distorsion de la vérité, l’Imam Husayn (que la paix soit sur lui), tout au long de son périple, chercha par ses sermons édifiants et des appels tels que :

«أَلَا تَرَوْنَ أَنَّ الْحَقَّ لَا يُعْمَلُ بِهِ»

« Ne voyez-vous pas que la vérité n’est plus pratiquée ? »

à briser ce siège médiatique, à dépasser les slogans du pouvoir en place et à établir cette vérité fondamentale : le critère essentiel est la préservation de la vérité, et non la préservation du pouvoir d’un dirigeant injuste.

Si Koufa devait être recréée aujourd’hui, l’armée d’Umar ibn Sa‘d ne rassemblerait peut-être pas ses troupes uniquement par le sabre. Elle les attirerait sur le terrain par les médias, les rumeurs, le façonnement de l’image, l’étiquetage et les opérations psychologiques. De nos jours également, de nombreuses vérités sont dissimulées au milieu d’un déluge de nouvelles, d’analyses, de clips vidéo et de récits partisans.

Le problème de l’être humain moderne n’est pas le manque d’information ; c’est parfois son abondance. L’individu contemporain est exposé à un flux massif de données, et pourtant, ces données ne le rapprochent pas nécessairement de la vérité. Une personne peut lire davantage de nouvelles chaque jour tandis que son discernement, lui, s’affaiblit.

Dans une telle atmosphère, les paroles de l’Imam Ali (que la paix soit sur lui) s’avèrent d’une grande lumière :

«لَا تَعْرِفِ الْحَقَّ بِالرِّجَالِ، اِعْرِفِ الْحَقَّ تَعْرِفْ أَهْلَهُ»

« Ne reconnais pas la vérité à travers les hommes ; reconnais la vérité, et tu reconnaîtras ses hommes. »

L’un des grands méfaits de l’ère médiatique est que les gens érigent les personnalités et les mouvements en mesure de la vérité. Si une personnalité aimée énonce quelque chose, ils le considèrent comme vrai ; si un opposant dit la même chose, ils le jugent faux. Mais la personne clairvoyante, elle, commence par identifier les critères de la vérité, puis mesure les individus et les mouvements à l’aune de ces mêmes critères.

  1. Quatre stratégies du Nahj al-Balagha pour traverser les épreuves

Le Nahj al-Balagha constitue le miroir fidèle d’une société prise dans des tourments sociaux complexes : des épreuves qui, selon l’Imam Ali (que la paix soit sur lui), se présentent initialement sous les traits de la vérité pour ne révéler leur nature fallacieuse qu’à la fin. Pour éviter de s’égarer dans un tel climat, l’Imam propose quatre stratégies pratiques :

  1. Le principe de dépersonnalisation de la vérité et l’élévation de la vérité comme critère : au cœur de la bataille de Jamal, l’Imam donna cette réponse historique :

«إِنَّ الْحَقَّ وَ الْبَاطِلَ لَا يُعْرَفَانِ بِأَقْدَارِ الرِّجَالِ؛ اعْرِفِ الْحَقَّ تَعْرِفْ أَهْلَهُ»

« La vérité et le faux ne se reconnaissent pas au rang des hommes ; reconnais la vérité, et tu reconnaîtras ses hommes. »

Les critères pour juger les événements sont les principes, la justice et le Livre d’Allah, et non le passé ou le statut des individus.

  1. Le positionnement avisé et le refus de servir les instigateurs de la fitna : dans la première des maximes du Nahj al-Balagha, l’Imam dit :

«كُنْ فِي الْفِتْنَةِ كَابْنِ اللَّبُونِ؛ لَا ظَهْرٌ فَيُرْكَبَ، وَ لَا ضَرعٌ فَيُحْلَبَ»

« En temps de fitna, sois tel un jeune chamelon : il n’a pas de dos pour être monté, ni de mamelles pour être trait. »

Dans une atmosphère ambiguë, il ne faut devenir ni un instrument, ni une source de profit médiatique ou financier pour les forces du faux.

  1. Se cramponner aux ancres de la guidance : le retour analytique vers le Saint Coran, lampe inextinguible, et l’écoute de la guidance d’un chef juste et tourné vers Dieu, préservent la société du chaos des opinions contradictoires.
  2. Éclairer autrui et éviter la précipitation dans le jugement : la personne douée de clairvoyance ne se laisse pas emporter par les vagues émotionnelles passagères, ne préjuge pas, et, par l’adoration et la réflexion dans la solitude, attend que les dimensions de l’affaire s’éclairent.

Conclusion

L’épopée d’Achoura, avant d’être une manifestation de courage physique, fut un champ d’épreuve pour la clairvoyance du cœur. La différence entre le destin des soixante-douze fiers martyrs de Karbala et celui des milliers de parjures de Koufa résidait dans la capacité à percevoir la vérité avec l’œil intérieur. Les Koufiens, submergés par le tumulte des rumeurs d’Ibn Ziyad, ne purent entendre la voix de la vérité. Aujourd’hui encore, le besoin le plus vital de la communauté islamique n’est pas nécessairement l’accumulation de davantage d’informations, mais l’éducation et la culture d’individus doués de clairvoyance : des personnes qui, au milieu du vacarme médiatique et de la pression de l’opinion publique, reconnaissent l’authenticité de la vérité et se tiennent courageusement aux côtés des Abbas et des Habib de leur propre époque.

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