Thème de la semaine – Volume 03 Numéro 26

Topic of the Week - Volume 03 Issue 26
Last Updated: juin 27, 2026By Categories: Thème de la semaine0 Comments on Thème de la semaine – Volume 03 Numéro 2612,3 min readViews: 15

Achoura et la préservation de l’islam face à la double menace de l’hégémonie économique et de l’altération doctrinale

Seyed Hashem Moosavi

Introduction

Moharram ne constitue pas une simple page d’histoire, pas plus qu’Achoura n’est une tragédie révolue. Achoura s’impose comme une école pérenne, un lieu d’apprentissage où l’on découvre l’art de vivre avec détermination et celui de mourir avec noblesse et dignité. En examinant les événements de l’an 61 de l’hégire et en méditant avec rigueur les enseignements de cette école, nous pouvons saisir l’ampleur de la vision de son fondateur, l’Imam Husayn (que la paix soit sur lui), et la noblesse de ses idéaux — ces idéaux pourpres, dont la valeur égale celle de son existence et de celle de ses fidèles compagnons. Toutefois, pour appréhender ces idéaux avec une clarté accrue, il convient d’interroger la manière dont l’humanité a, à travers l’histoire, appréhendé la vie elle-même. Car la distinction fondamentale entre le soulèvement d’Achoura et les autres mouvements historiques réside précisément dans sa philosophie de l’existence.

Un examen de l’histoire humaine révèle que la conception de la vie s’articule généralement autour de trois axes majeurs :

Première perspective : La primauté de l’hédonisme

Cette vision du monde caractérise ceux dont l’unique finalité existentielle réside dans la recherche du plaisir, l’accroissement du confort, le divertissement et l’acquisition d’avantages matériels. Leur devise tacite pourrait se résumer ainsi : « La quête du plaisir comme unique horizon. » Le Saint Coran atteste de l’existence d’une telle mentalité chez certains hommes, tout en la condamnant fermement :

ذَرْهُمْ يَأْكُلُوا وَيَتَمَتَّعُوا وَيُلْهِهِمُ الْأَمَلُ فَسَوْفَ يَعْلَمُونَ

« Laisse-les manger, jouir (un temps), et être distraits par l’espoir ;

car bientôt ils sauront ! » (Al-Hijr, 15 :3)

Il convient toutefois de préciser que l’islam ne s’oppose aucunement à la joie, ni au bien-être licite, des bienfaits accordés par le Créateur. Le péril véritable surgit lorsque ces plaisirs éphémères ne sont plus appréhendés comme des moyens, mais sont érigés en finalité ultime de l’existence humaine.

Deuxième perspective : La primauté de la réussite sociale

Cette vision du monde caractérise ceux qui, dépassant la recherche de plaisirs immédiats, orientent leur existence vers des accomplissements d’envergure tels que la renommée, l’exercice du pouvoir, le prestige social ou l’accumulation de richesses. Leur devise demeure : « Que je réussisse. » Bien que ces individus fassent preuve d’un dynamisme supérieur à celui du premier groupe, le pivot de leur existence reste l’ego ; ils appréhendent la réalité sous le prisme exclusif de l’intérêt personnel.

Troisième perspective : La primauté de la mission et de l’idéal

Ce troisième groupe est composé d’individus guidés par une mission, qui s’élèvent au-dessus des intérêts personnels et de l’égoïsme pour consacrer leur vie à une vérité supérieure : un appel à la fois divin et humain. Leur devise héroïque est : « Que mon devoir soit accompli, quand bien même cela exigerait le sacrifice de ma vie. »

L’épopée d’Achoura s’inscrit précisément dans cette troisième catégorie. L’Imam Husayn (que la paix soit sur lui), figure éminente de l’histoire religieuse et politique islamique, a sacrifié sa vie pour un idéal d’une pureté absolue. La grandeur de son mouvement est intrinsèquement liée à la dimension de cet idéal — un idéal qui constitue l’essence même de la pensée chiite sur Achoura et qui peut être résumé en ces termes : la préservation de l’islam face au risque imminent de déviation et de dissolution.

Le péril majeur menaçant la jeune communauté musulmane

Lorsque nous définissons l’idéal suprême de l’Imam Husayn comme étant la « préservation de l’islam face au danger de dissolution », la question qui s’impose à tout chercheur rigoureux est la suivante : quelles étaient, à cette époque, les menaces les plus critiques pesant sur l’islam ?

La réponse la plus éclairante réside dans les propos mêmes de l’Imam Husayn et dans sa description de la conjoncture de son temps. Sur la route de Karbala, lors d’une rencontre avec le célèbre poète Farazdaq, il dépeignit la corruption et les périls inhérents au pouvoir en place en ces termes :

«یا فَرَزْدَقُ انَّ هؤُلاءِ قَوْمٌ لَزِمُوا طاعَةَ الشَّیْطانِ، وَ تَرَکُوا طاعَةَ الرَّحْمانِ، وَ أَظْهَرُوا الْفَسادَ فِی الْأَرْضِ، وَ ابْطَلُوا الْحُدُودَ، وَ شَرِبُوا الْخُمُورَ، وَ اسْتَأْثَرُوا فِی أَمْوالِ الْفُقَراءِ وَ الْمَساکینَ، وَ أَنَا أَوْلی‌ مَنْ قامَ بِنُصْرَةِ دینِ اللَّهِ

« Ô Farazdaq ! Ces hommes ont fait le choix de l’obéissance à Satan et ont délaissé celle du Miséricordieux. Ils ont répandu la corruption sur terre, suspendu les prescriptions divines, consommé des boissons enivrantes et accaparé les richesses destinées aux pauvres et aux nécessiteux. En de telles circonstances, je suis, de par ma condition, le plus légitime à m’élever pour défendre la religion de Dieu. »

(Tadhkirat al-Khawass, pp. 217–218)

Cette déclaration constitue l’exposé le plus explicite, formulé par le Maître des Martyrs (que la paix soit sur lui), concernant l’état de la société de son temps. C’est pour cette même raison qu’à Médine, il considérait l’allégeance à un souverain corrompu tel que Yazid comme l’équivalent de la mort de la religion, déclarant ainsi :

وَعَلَى الإِسْلَامِ السَّلَامُ إِذْ قَدْ بُلِيَتِ الأُمَّةُ بِرَاعٍ مِثْلِ يَزِيد

« Si la communauté est affligée d’un dirigeant tel que Yazid, alors il faut faire le deuil de l’islam. »

Ainsi, contrairement à une lecture superficielle, les menaces les plus graves pesant sur l’islam ne provenaient pas des masses, mais des dirigeants de la société islamique. Ces derniers se caractérisaient principalement par leur obéissance à Satan, le délaissement de la soumission au Dieu Tout-Miséricordieux, la propagation et l’étalage public de la corruption, la suspension des prescriptions et des limites divines, ainsi que par l’accaparement des richesses publiques à des fins privées.

La manifestation la plus manifeste de la suspension de la Loi divine

Parmi les périls évoqués précédemment, la suspension de la responsabilité publique et le musellement des élites de la société constituaient les signes les plus probants de la rupture de la communauté avec la Loi divine. Ce dévoiement fondamental a contraint l’Imam Husayn (que la paix soit sur lui) à prendre position — et à sacrifier sa noble existence en faveur de cette cause.

La suspension de la responsabilité publique s’apparentait, en réalité, à l’éviction du principe vital et progressiste de « l’incitation au bien et de l’interdiction du mal ». La valeur de cette obligation est si éminente que l’Imam Ali (que la paix soit sur lui), la comparant à toutes les autres œuvres de piété, affirmait :

و ما اعمال البر کلها و الجهاد فی سبیل‌الله عندالامر بالمعروف و النهی عن المنکر الا کنفثه فی بحر لجی

« Toutes les œuvres de bienfaisance, y compris le jihad sur le chemin de Dieu, ne sont, comparées à l’obligation d’ordonner le bien et d’interdire le mal, qu’une goutte d’eau dans un océan immense. »

Le Saint Coran identifie également le délaissement de ce devoir comme l’une des causes fondamentales du déclin et de la chute des Enfants d’Israël :

لُعِنَ الَّذِينَ كَفَرُوا مِنْ بَنِي إِسْرَائِيلَ… كَانُوا لَا يَتَنَاهَوْنَ عَنْ مُنْكَرٍ فَعَلُوه

 « Ceux des Enfants d’Israël qui furent mécréants ont été maudits… parce qu’ils ne s’interdisaient pas les actes blâmables qu’ils commettaient. » (Coran 5:78)

Le Noble Prophète (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui et sur sa famille) avait également mis en garde contre le fait que, lorsque ce principe est délaissé, les impies dominent la société et les prières, même celles des justes, ne sont plus exaucées.

L’Imam Husayn (que la paix soit sur lui) est entré en lice afin de rétablir ce lien vital au cœur de la société. C’est pourquoi, dans la déclaration de son mouvement, il a ouvertement affirmé :

أُرِيدُ أَنْ آمُرَ بِالْمَعْرُوفِ وَ أَنْهَى عَنِ الْمُنْكَرِ

« Mon unique dessein est d’ordonner le bien et d’interdire le mal. »

Les stratégies omeyyades pour neutraliser l’obligation d’ordonner le bien et d’interdire le mal

Les Omeyyades n’ont pas cherché à abolir ce principe vital par le biais de décrets publics ou d’ordonnances gouvernementales explicites. Une abrogation administrative formelle d’une obligation religieuse aurait infailliblement suscité une réaction défensive vigoureuse de la part de la population. Ils ont, au contraire, poursuivi cet objectif insidieux par le déploiement de politiques complexes, ajustées aux vulnérabilités et aux dynamiques spécifiques de chaque classe sociale. Dans cette entreprise, le pouvoir omeyyade s’est appuyé sur deux stratégies majeures.

  1. Privilèges économiques et prolifération du gain illicite parmi les élites

Les Omeyyades ont neutralisé la classe économique influente et active, ainsi que les cercles fortunés, en les comblant de privilèges considérables et en les saturant d’avantages matériels. Ces élites comprenaient parfaitement que la préservation de leurs intérêts financiers et l’accroissement de leurs richesses étaient subordonnés à leur silence face à la corruption étatique, au pillage des biens publics et à l’effacement des préceptes réformateurs de la religion.

Cette amère réalité trouve son écho exact dans les paroles de l’Imam Husayn le jour d’Achoura. Lorsque l’armée d’Umar ibn Sa‘d se prépara au combat et l’encercla, l’Imam (que la paix soit sur lui) s’avança pour les appeler au silence et les inviter à entendre la vérité. Cependant, les forces koufides étouffèrent sa voix sous le tumulte et le vacarme. C’est alors qu’il exposa la racine de leur endurcissement et de leur refus de la vérité, en déclarant :

فَقَدْ مُلِئَتْ بُطُونُكُمْ مِنَ الْحَرَامِ، وَ طُبِعَ عَلَى قُلُوبِكُمْ

« Vos ventres ont été remplis de gains illicites, et vos cœurs ont été scellés. »

Cette analyse venait compléter ce qu’il avait précédemment confié à Farazdaq :

وَاسْتَأْثَرُوا فِي أَمْوَالِ الْفُقَرَاءِ وَالْمَسَاكِينِ

« Ils ont accaparé pour eux-mêmes les richesses des pauvres et des nécessiteux. »

Les Omeyyades n’hésitaient guère à afficher cette posture d’usurpation. Il est rapporté que Mu‘awiyah aurait déclaré :

الأرض لله وأنا خليفة الله، فما أخذتُ فلي وما تركتُ للناس فبفضلي

« La terre appartient à Dieu, et je suis le calife de Dieu ; tout ce que je prends est à moi, et tout ce que je laisse au peuple procède de ma grâce. »

(Ansab al-Ashraf d’al-Baladhuri, n° 1109)

Cette conception monarchique transforma le trésor public, dépositaire d’un bien commun, en coffre-fort privé du pouvoir en place.

Les sources historiques témoignent de la mainmise de la famille omeyyade sur de vastes domaines au Hijaz, en Syrie et en Irak, tandis que les gouverneurs accumulaient des fortunes prodigieuses en un laps de temps réduit. Ce fossé social béant maintenait les masses musulmanes dans la misère. C’était précisément le péril contre lequel l’Imam Ali (que la paix soit sur lui) avait mis en garde des années auparavant :

إِذَا بَلَغَ بَنُو أَبِي الْعَاصِ ثَلَاثِينَ رَجُلًا جَعَلُوا مَالَ اللَّهِ دُوَلًا بَيْنَهُمْ

« Lorsque les descendants d’Abū al-‘Āṣ parviendront au pouvoir, ils feront circuler les richesses de Dieu entre eux seuls. »

(Al-Mustadrak ‘ala al-Ṣaīayn, p. 870)

Ainsi, une fraction des élites, dont la subsistance dépendait de la table du pouvoir, demeura silencieuse — non par ignorance, mais en raison d’une dépendance économique critique. Rétablir l’obligation d’ordonner le bien et d’interdire le mal aurait signifié, pour ces individus, la privation immédiate de leurs revenus illicites.

  1. Distorsion et instrumentalisation des enseignements religieux

Pour exercer un contrôle sur les segments intellectuels, religieux et dirigeants de la société, les Omeyyades adoptèrent une seconde stratégie : la falsification des concepts religieux et l’inversion des normes islamiques. Cette distorsion structurelle équivalait à l’anéantissement du référentiel par lequel les individus pouvaient distinguer le vrai du faux. Les Omeyyades savaient pertinemment que le pouvoir ne pouvait perdurer par le seul usage de l’épée ; ils devaient également occuper l’esprit des citoyens. C’est pourquoi ils revêtirent leur oppression et leur corruption d’une apparence religieuse.

L’une des distorsions les plus déterminantes fut l’exploitation abusive du concept de décret et de destin divin (qadar), alliée à la promotion excessive du fatalisme. L’appareil étatique suggérait que le gouvernement omeyyade était l’expression de la volonté et du décret inéluctables de Dieu ; que la richesse des dirigeants constituait un signe d’approbation et de faveur divines ; que la pauvreté des masses relevait d’une réalité ontologique prédéterminée ; et que, par conséquent, toute objection au souverain s’apparentait à une contestation de la volonté divine.

Pourtant, le Saint Coran présente la responsabilité et le libre arbitre humains comme des principes fondamentaux :

إِنَّ اللَّهَ لا يُغَيِّرُ مَا بِقَوْمٍ حَتَّى يُغَيِّرُوا مَا بِأَنْفُسِهِمْ

« En vérité, Allah ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les [individus qui le composent] ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes. » (al-Ra‘d 13:11)

Et

«وَأَنْ لَيْسَ لِلْإِنْسَانِ إِلَّا مَا سَعَى

« et qu’en vérité, l’homme n’obtient que [le fruit] : de ses efforts ; » (al-Najm 53:39)

En d’autres termes, l’oppression et le retard social sont le fruit des choix et des actions humaines, et non le résultat d’un décret coercitif imposé par le Seigneur.

Un exemple probant de cette distorsion doctrinale apparaît lors de l’échange entre Ubayd Allah ibn Ziyad et Sayyida Zaynab (que la paix soit sur elle) à Koufa. Ibn Ziyad demanda avec arrogance :

«كيف رأيتِ صنعَ الله بأخيك؟»

« Comment as-tu vu ce que Dieu a fait à ton frère ? »

Il tentait par-là, avec ruse, d’imputer son propre crime à Dieu.

Mais l’illustre dame des Banu Hashim a fait voler en éclats son stratagème par une réponse décisive :

«ما رأيتُ إلا جميلاً»

« « Je n’ai vu que de la beauté. » »

Elle clarifia alors que cet événement était le crime d’oppresseurs qui, sous peu, auraient à rendre des comptes devant le tribunal de la justice divine. Yazid ibn Mu‘awiyah adopta une attitude similaire, tentant de lier le martyre de l’Imam à un décret divin afin de dissimuler sa propre responsabilité personnelle.

Conclusion

Pour consolider son autorité, le gouvernement omeyyade a déployé un projet articulé autour de deux axes : d’une part, en généralisant les gains illicites et les privilèges économiques, il a cherché à tarir toute voix critique et réformatrice au sein des élites ; d’autre part, en dénaturant les concepts religieux authentiques, il a tenté de priver les masses de la capacité de distinguer le vrai du faux. L’aboutissement inéluctable de ces deux dynamiques fut la suspension complète de la responsabilité publique, c’est-à-dire de l’obligation d’ordonner le bien et d’interdire le mal.

L’épopée d’Achoura fut un soulèvement total contre ces deux entreprises destructrices En réhabilitant la valeur de l’ordonnance du bien et de l’interdiction du mal, l’Imam Husayn (que la paix soit sur lui) a restauré l’autorité intellectuelle et spirituelle des Ahl al-Bayt (que la paix soit sur eux) et a extrait les normes prophétiques authentiques de l’épaisse poussière de la distorsion. C’est pourquoi Achoura ne fut jamais une simple confrontation militaire ; elle demeure le plus grand et le plus durable des mouvements réformateurs de l’histoire, entrepris pour préserver et protéger l’essence véritable de l’islam.

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