Thème de la semaine – Volume 03 Numéro 41
From “Journey to the East” to “Journey to the West”: Knowledge, Self-Cultivation, and Responsibility in the Legacy of Aqa Najafi Qūchāni.
Seyed Hashem Moosavi
Introduction : Un savant qui a placé deux voyages devant nous.
À une époque où le matérialisme et l’attachement aux choses terrestres ne cessent de croître, l’étude de la vie de figures pieuses, des hommes qui se sont distingués par leur savoir et l’ijtihad, et dont la plume percutante est devenue le miroir d’une clairvoyance spirituelle, peut insuffler une vie nouvelle à des générations qui ont eu peu accès à de tels phares de guidée.
L’anniversaire du décès du savant pieux, du mystique fervent et du juriste rigoureux, feu Aqa Najafi Qūchāni, constitue une précieuse occasion d’honorer et de revisiter l’héritage de l’une de ces figures lumineuses. Il a marqué de son empreinte la science et l’orientation sociale, tandis que ses écrits ont immortalisé son expérience du cheminement spirituel, de la culture de soi et de sa méditation sur la destinée ultime de l’humanité. Non seulement il a enseigné et exercé une autorité spirituelle dans une région du Khorasan, mais il a également légué dans ses œuvres un guide précieux pour les chercheurs de vérité, en particulier pour les érudits religieux.
Honorer les érudits religieux ne contribue à éduquer une nouvelle génération que si l’on dépasse les simples noms et dates pour mettre en lumière leur mode de vie. Se souvenir de feu Aqa Najafi Qūchāni (à la fois mystique, réformateur social et écrivain accompli) offre l’occasion de méditer sur les questions suivantes :
- Comment le savoir religieux doit-il être acquis ?
- Comment doit-il être mis en pratique ?
- Et comment les enseignements profonds peuvent-ils être transmis dans un langage qui touche le cœur des gens ?
Ses deux œuvres les plus célèbres, Le Voyage vers l’Est et Le Voyage vers l’Ouest, rendent possible une telle réflexion. La première relate la vie et le parcours éducatif de l’auteur ; la seconde présente un voyage imaginaire dans l’au-delà. D’un point de vue pédagogique, ces deux livres peuvent se lire conjointement : l’un expose l’effort humain requis pour la formation de soi, tandis que l’autre nous confronté à l’aboutissement de cet effort. Ce lien s’avère particulièrement précieux pour les étudiants des séminaires et les clercs, car il leur rappelle l’écart qui sépare le « savoir » de « l’être ».
Aqa Najafi : un savant de séminaire et serviteur du peuple.
Sayyid Muhammad Hasan Husayni, connu sous le nom d’Aqa Najafi Qūchāni, est né en 1295 de l’Hégire dans le village de Khosraviyeh, près de Qūchān. Ses études l’ont mené de Khorasan à Ispahan, puis à Najaf. À Ispahan, il a étudié auprès de maîtres tels qu’Akhund Kashi et Jahangir Khan Qashqai ; à Najaf, il a compté parmi les disciples d’Akhund Khorasani. Après des années d’études et l’accession au rang d’ijtihad, il est retourné à Qūchān, où il a enseigné et veillé aux besoins religieux de la population.
Ce qui le distingue de nombreux juristes (et rend sa vie particulièrement digne d’intérêt pour les étudiants en sciences religieuses) est la manière dont il a su allier l’érudition jurisprudentielle à l’ascèse, à la culture de soi, à l’indépendance d’esprit et à un sens aigu des responsabilités.
- Premièrement, la rigueur dans l’étude : Atteindre les degrés supérieurs du savoir et la compétence scientifique exige de la persévérance et l’aptitude à surmonter les épreuves inhérentes à la voie de la connaissance.
- Deuxièmement, l’union de l’étude et de la culture de soi : Le savoir religieux ne peut guider autrui qu’à condition de se refléter dans la conduite de celui qui le détient. L’humilité face aux critiques, l’honnêteté dans la citation des sources et la vigilance à l’égard de ses propres motifs participent tous de cette formation intérieure.
- Troisièmement, le sens des responsabilités envers le peuple : Son retour à Qūchān nous rappelle que la valeur de l’enseignement des séminaires ne se mesure pas à la renommée de celui qui le reçoit. Parfois, la présence d’un savant dans une petite ville, enseignant à quelques élèves, apaisant des conflits familiaux et répondant patiemment aux questions de ses concitoyens, accomplit un service d’une portée durable.
Ses œuvres : du commentaire de la prière au récit d’une vie.
Les écrits d’Aqa Najafi s’étendent bien au-delà de ses deux livres célèbres. Ses œuvres comprennent un commentaire de l’invocation du matin (Sabah), Une excuse pire que la faute, un écrit sur le constitutionnalisme, un commentaire sur le traité de la pomme, La Preuve du retour, des notes marginales sur le Kifayat al-Usul, ainsi que Hayat al-Islam, consacré à Akhund Khorasani. Cette diversité témoigne de son engagement face aux questions savantes, spirituelles et sociales.
Le Voyage vers l’Est revêt une importance particulière pour les étudiants des séminaires. C’est une autobiographie qui relate les épreuves de l’étude et dépeint les contextes savants et sociaux de l’époque de l’auteur. La lecture d’une telle œuvre permet à l’étudiant de côtoyer les érudits dans toute l’épaisseur de leur effort humain, avec les espoirs, les difficultés, les choix et les expériences qui leur ont servi d’enseignements.
Cet héritage offre une autre leçon : un clerc doit considérer l’écriture comme une composante de sa responsabilité. Une expérience qui n’est pas consignée risque de disparaître avec la disparition de celui qui la porte. Un récit honnête de l’enseignement et de la prédication, rédigé dans le respect de la dignité et de la vie privée d’autrui, peut devenir une ressource précieuse pour la génération suivante.
Le Voyage vers l’Ouest : un récit qui confronte les lecteurs à leur propre destinée
Le Voyage vers l’Ouest, également publié sous le titre La Destinée des âmes après la mort, est une œuvre littéraire et mystique influente consacrée aux enseignements islamiques sur l’au-delà. Conçu comme un récit de voyage fictif, il se déroule non pas sur la terre, mais dans le royaume intermédiaire du barzakh, retraçant le voyage du narrateur après sa mort. Rédigé, dit-on, en 1352 de l’Hégire (environ 1312 de l’ère solaire correspond à la période allant du 21 mars 1933 au 20 mars 1934 de notre ère.), le livre s’appuie sur des versets coraniques et des traditions au sein d’un cadre narratif pour placer les lecteurs face à la mort, aux interrogatoires dans la tombe, ainsi qu’aux épreuves et aux délivrances du barzakh. Le narrateur s’attache à décrire, étape par étape, les premiers instants de l’agonie, la pression de la tombe, la rencontre avec ses propres actions et l’entrée dans le monde intermédiaire une fois l’âme séparée du corps.
La prose de l’ouvrage est fluide et intime, tour à tour empreinte de l’amertume de la vérité et illuminée par des éclairs d’espérance. Sa force principale réside dans sa capacité à donner une forme concrète aux concepts abstraits du Coran et des hadiths, permettant ainsi aux lecteurs de ressentir vivement les souffrances du barzakh liées à la calomnie, au mensonge, à la diffamation et à l’attachement excessif au monde.
L’intérêt pédagogique de cette méthode tient à la façon dont elle modifie la position du lecteur. Au lieu d’écouter un exposé extérieur, celui-ci accompagne le voyageur et est amené à se demander : si ce voyage devait commencer pour moi, qu’emporterais-je ? Quelle forme revêtiraient là-bas les choses que je considère aujourd’hui comme insignifiantes ?
La présence de « Hadi » (« le Guide ») constitue l’un des éléments les plus marquants du récit. L’ouvrage incarne l’amour et l’allégeance envers l’imam Ali (que la paix soit sur lui) sous les traits d’un guide bienveillant. Dans une lecture pédagogique de cette figure, l’amour doit s’accompagner de l’obéissance : la dévotion envers le guide de la justice doit se manifester par la probité, l’équité et le rejet de l’injustice dans la vie même du croyant.
La place du livre dans la compréhension du barzakh : un compagnon littéraire du savoir religieux.
Le barzakh est une doctrine coranique. Après avoir rapporté la supplication d’un individu au seuil de la mort demandant à être renvoyé sur terre, le Coran déclare :
«وَمِنْ وَرَائِهِمْ بَرْزَخٌ إِلَىٰ يَوْمِ يُبْعَثُونَ»
« Derrière eux, cependant, il y a une barrière, jusqu’au jour où ils seront ressuscités. » (Al-Mu’minun, 23 :100).
Le barzakh constitue par conséquent une étape située entre la mort et la résurrection, et ne doit point être assimilé au Jour du Jugement. Nombre d’ouvrages théologiques et philosophiques expliquent la résurrection, le barzakh et l’au-delà au moyen d’arguments rationnels qui peuvent s’avérer ardus pour le grand public, et même pour certains étudiants des séminaires. Parallèlement à ces écrits, Le Voyage vers l’Ouest fait appel au récit pour rapprocher l’esprit et les émotions du lecteur de ce sujet, unissant ainsi la discussion théorique à une clairvoyance morale et pédagogique.
Au sein de la représentation qu’offre l’ouvrage du barzakh, les actions humaines revêtent des formes conformes à leur véritable nature : un mensonge, par exemple, apparaît sous les traits d’une créature terrifiante, tandis que la sincérité prend une forme lumineuse. Une telle imagerie est de nature à renforcer le désir de purification de soi et à amoindrir l’insouciance quotidienne. En méditant sur ces scènes, les lecteurs en viennent à concevoir la mort non point comme la fin de la vie, mais comme le dévoilement de ce que leurs existences terrestres ont produit, et ils se trouvent ainsi incités à un examen de conscience.
Néanmoins, toute présentation du barzakh se doit de distinguer entre trois niveaux :
- Un enseignement affirmé dans le Saint Coran ;
- Un récit transmis par une tradition, dont la chaîne de transmission et le sens requièrent un examen ;
- Et une image ou un dialogue forgé au sein de la structure narrative du livre.
La présence d’un verset ou d’un hadith aux côtés d’une scène ne prouve pas, en soi, que chaque détail de cette scène constitue un récit définitif du monde invisible. Même si une partie de l’œuvre découle de la révélation mystique personnelle de l’auteur, une telle expérience ne saurait remplacer la révélation ou une preuve faisant autorité. La valeur littéraire et éducative du livre est tout à fait compatible avec cette prudence savante : les lecteurs peuvent y voir une source d’éveil et de réflexion, tout en se tournant vers des sources qui font autorité pour établir des points spécifiques de croyance.
Se préparer au barzakh : réformer sa vie dès aujourd’hui
Le fruit recherché de la lecture de l’ouvrage doit se manifester dans notre conduite quotidienne. Le Coran déclare :
«وَلْتَنْظُرْ نَفْسٌ مَا قَدَّمَتْ لِغَدٍ»
« Que chaque âme voie bien ce qu’elle a avancé pour demain. » (Al-Hashr, 59 :18).
Cette perspective transforme le souvenir de la mort en un programme pour réformer sa vie.
- La première étape est l’examen de conscience. Nous devrions nous interroger : ai-je fait preuve de rigueur en rapportant des hadiths ou en formulant des avis juridiques ? Ai-je dissimulé une erreur pour préserver ma réputation ? Dans mes relations avec ma famille et avec ceux qui sollicitent mon orientation, est-ce que j’observe la même éthique que celle que je recommande aux autres ?
- La deuxième étape est la restitution des droits d’autrui. La préparation à l’au-delà est indissociable de la restitution des biens, du paiement des dettes, de la correction des fausses déclarations et de la réparation des torts causés à la réputation d’une autre personne. Le souvenir de la mort doit nous inciter à franchir ces étapes, et non se limiter à produire une tristesse ou une émotion passagère.
- La troisième étape est l’enracinement d’habitudes durables. L’honnêteté, l’équité, la prière attentive et le service désintéressé s’établissent par une pratique constante. Si le monde de l’au-delà est lié à la vérité de notre conduite et de notre caractère, alors les actions modestes et répétées appellent un soin encore plus grand.
Cette formation doit s’accompagner d’espérance. Le Coran nous met en garde quant à notre responsabilité à l’égard de nos actes, tout en enjoignant au pécheur de ne point désespérer :
«لَا تَقْنَطُوا مِنْ رَحْمَةِ اللَّهِ»
« Ne désespérez pas de la miséricorde de Dieu » (Al-Zumar, 39 :53).
La lecture du Voyage vers l’Ouest se révèle des plus constructives lorsque ses avertissements vont de pair avec un rappel clair des occasions de repentir, de réparation et de miséricorde divine.
Les points de vue de grands savants sur l’ouvrage et le contexte de sa composition
Dans son introduction, feu Aqa Najafi énonce explicitement que son dessein en écrivant cet ouvrage était de réveiller les hommes de leur insouciance, de promouvoir les vertus morales et d’offrir une description saisissante de la destinée inévitable de l’humanité à la lumière des enseignements des Ahl al-Bayt (que la paix soit sur eux). Des figures éminentes telles qu’Allameh Tabataba’i et d’autres maîtres d’éthique ont constamment souligné l’importance de lire des œuvres qui rappellent aux hommes la mort et l’au-delà, considérant les écrits d’Aqa Najafi (en raison de leur stricte conformité avec les principes coraniques et prophétiques) comme une source d’exhortation et d’éveil.
Cette œuvre remarquable bénéficie d’importants appuis de la part de grands savants chiites. Parmi les témoignages qui peuvent être cités figurent les propos tenus par le dirigeant martyr, l’ayatollah Khamenei, le 26 Azar 1364 de l’ère solaire (17 décembre 1985). En recommandant Le Voyage vers l’Est, il a mis en valeur l’effort savant et la spiritualité d’Aqa Najafi ; et, s’agissant du Voyage vers l’Ouest, il a rapporté que le martyr Motahhari tenait pour hautement probable que l’œuvre fût le reflet des révélations mystiques de l’auteur.
Les moyens de pérenniser la production d’œuvres religieuses d’excellence et d’orientation
Pour que l’écriture religieuse d’aujourd’hui touche le cœur des jeunes générations et influence la culture comme a su le faire Le Voyage vers l’Ouest, les démarches suivantes sont recommandées :
- Associer les enseignements religieux profonds à l’art et à la littérature narrative : La familiarité des étudiants des séminaires et des écrivains religieux avec les ressources du roman, de la nouvelle et de l’imagerie moderne peut contribuer à diffuser les enseignements religieux avec davantage d’efficacité et à s’affranchir des modes d’expression exclusivement directs et exhortatifs.
- Retraduire les textes classiques dans un langage contemporain : De nombreux trésors éthiques demeurent ensevelis dans les anciens ouvrages. Il est indispensable de les réécrire et de les adapter aux besoins et au langage des jeunes générations.
- Affermir la sincérité et l’engagement religieux chez les auteurs : La pérennité d’une œuvre ne repose pas sur la seule maîtrise technique. L’intégrité de l’écrivain, son engagement à guider le public et son enracinement dans les valeurs religieuses permettent d’approfondir l’œuvre et d’en accroître la portée.
Un héritage pour une vie responsable
Dans notre lecture pédagogique, Le Voyage vers l’Est évoque l’effort requis pour la formation de soi, tandis que Le Voyage vers l’Ouest soulève la question de l’aboutissement de cette formation. Honorer Aqa Najafi Qūchāni peut inviter les étudiants des séminaires et les clercs à unir le savoir, le raffinement moral, le service et l’écriture.
Le lecteur qui ferme l’ouvrage et décide de rembourser une dette, de réconforter un membre de sa famille, de corriger une citation inexacte ou de venir en aide à une personne dans le besoin en a retiré un enseignement durable. La meilleure préparation au voyage de demain est de réformer sa vie d’aujourd’hui de manière responsable.
Conclusion
Lorsqu’Aqa Najafi prend la plume, son récit arrache le lecteur à l’insouciance quotidienne et le confronte à la vérité de ses propres choix et de ses actes. Dans Le Voyage vers l’Est, il relate les épreuves de la voie de la connaissance et de la culture de soi ; dans Le Voyage vers l’Ouest, il place sous les yeux du lecteur l’aboutissement de cette voie sous la forme d’un voyage fictif, nous rappelant que l’écriture religieuse unit le mot écrit à la responsabilité, à la vérité et au souvenir de Dieu.
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