L’écho éternel des récits coraniques – Volume 03 Numéro 38
Une victoire sans épée : L’épopée de la paix à Hudaybiyyah
Dans la culture islamique, la paix n’est pas une simple tactique d’urgence : c’est un principe fondamental et une valeur divine. Le Noble Coran qualifie la paix et la réconciliation de « bien absolu » :
وَالصُّلْحُ خَيْرٌ
« …et la réconciliation est meilleure »
(An-Nisa, 4 :128)
Il appelle également les croyants à s’engager pleinement dans cette voie :
ادْخُلُوا فِي السِّلْمِ كَافَّةً
« Entrez tous dans la paix. »
(Al-Baqarah, 2 :208)
Le Traité de Hudaybiyyah, conclu au cours de la sixième année après l’Hégire, demeure l’exemple pratique le plus éclatant de cet enseignement dans la vie du Prophète (que la paix et les bénédictions soient sur lui et sa famille). Il s’agissait d’un accord de paix que le Coran n’a pas dépeint comme un repli, mais comme une « victoire éclatante ». C’est sur cet événement marquant que repose le récit qui suit.
Le départ des pèlerins en état d’Ihram
Mille quatre cents musulmans, vêtus de l’ ihram et ayant l’intention de visiter la Maison de Dieu, se mirent en route avec le Prophète Mohammad (que la paix et les bénédictions soient sur lui et sa famille) depuis Médine en direction de la Mecque. Ce voyage découlait d’une vision véridique du Prophète (saww), la vision d’accomplir les circumambulations autour de la Kaaba et de se raser la tête.
Mais les Quraychites, craignant une nouvelle défaite, leur barrèrent la route. Une cavalerie placée sous le commandement de Khalid ibn al-Walid fut postée le long du chemin, contraignant la caravane à s’arrêter dans la région de Hudaybiyyah.
Pour manifester ses intentions pacifiques, le Prophète (saww) avait pris avec lui soixante-six chameaux destinés au sacrifice.
À ce moment précis, Qaswa, la chamelle du Prophète, s’agenouilla et refusa d’avancer. Certains dirent : « Qaswa est épuisée. » Mais le Prophète (saww) répondit :
« Elle n’est pas épuisée. La Puissance même qui a retenu les éléphants d’Abraha l’a retenue elle aussi. Par Dieu, j’accepterai toute proposition dans laquelle les sacralités de Dieu seront respectées. »
L’eau du puits relativement sec de Hudaybiyyah se mit elle aussi à couler abondamment après que le Prophète (saww) y eut jeté une flèche, désaltérant ainsi toute la caravane.
Le va-et-vient des envoyés de Quraych
L’atmosphère était lourde de méfiance. Les représentants de Quraych arrivaient les uns après les autres. ‘Urwah ibn Mas’ud al-Thaqafi s’avança d’un air menaçant et tendit même la main pour toucher la barbe du Prophète. Al-Mughirah ibn Shu’bah repoussa sa main et déclara :
« Retire ta main. »
Après avoir été le témoin du respect extraordinaire que les Compagnons vouaient au Prophète (saw), allant jusqu’à recueillir les gouttes d’eau de ses ablutions par recherche de bénédiction, ‘Urwah retourna à la Mecque, saisi de stupeur, et dit :
« J’ai fréquenté les cours de Chosroês, de César et du Négus. Je n’ai jamais vu un souverain honoré par les siens comme Mohammad l’est par ses compagnons. Acceptez sa proposition. »
Le serment d’allégeance de Ridwan
‘Uthman ibn ‘Affan, envoyé à la Mecque pour mener les négociations, y fut retenu, et le bruit courut rapidement parmi les musulmans qu’il avait été tué. Face à cette situation, le Prophète (saww) se tint sous un arbre et appela les croyants au serment de Ridwan, un engagement solennel à demeurer inébranlables jusqu’au dernier souffle. La brise de la sakina (la sérénité divine) descendit alors sur leurs cœurs, et les musulmans prêtèrent allégeance un à un.
La rédaction du traité de paix commence
Après ce serment, Suhayl ibn ‘Amr arriva en tant que représentant de Quraych. Le Prophète (saww) déclara alors : « L’affaire est devenue plus facile. »
‘Ali (que la paix soit sur lui) fut désigné pour rédiger l’accord. Le Prophète (saww) lui dit :
« Écris : Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux (Bismillah al-Rahman al-Rahim). »
Suhayl s’interposa : « Nous ne connaissons pas le Miséricordieux (al-Rahman). Écris plutôt : En Ton Nom, ô Allah (Bismika Allahumma). »
Le Prophète (saww) accepta calmement. Il reprit : « Écris : Ceci est le traité de paix conclu entre Mohammad, le Messager de Dieu… »
Suhayl objecta de nouveau : « Si nous avions reconnu que tu étais le Messager de Dieu, nous ne t’aurions pas combattu. Écris plutôt : Mohammad ibn ‘Abdullah. »
‘Ali (que la paix soit sur lui) ne pût se résoudre à effacer les mots « Messager de Dieu ». Le Prophète (saww) les effaça alors de sa propre main et dit :
« Ô ‘Ali, un jour viendra où tu te retrouveras toi aussi dans une situation similaire, et l’on te contraindra injustement à signer un document. »
Les clauses du traité de paix
Le traité comprenait les dispositions suivantes :
- Une cessation des hostilités pour une durée de dix ans.
- La liberté pour les tribus de s’allier avec le camp de leur choix.
- Le retour des musulmans depuis Hudaybiyyah cette année-là sans accomplir le pèlerinage.
- Une condition difficile : si une personne issue de Quraych embrassait l’islam et se rendait à Médine, elle devait être renvoyée à la Mecque ; en revanche, si un musulman abjurait sa foi et se rendait à la Mecque, il ne serait pas restitué
- .
À ce moment précis, Abu Jandal, le propre fils de Suhayl, arriva parmi les musulmans après s’être enfui. Les fers aux pieds et les mains liées, il implora leur aide. Suhayl s’écria alors : « C’est la première épreuve de ta fidélité au traité, Mohammad ! Rends-le-moi. »
Le cœur lourd, le Prophète (saww) réconforta Abu Jandal :
« Fais preuve de patience, ô Abu Jandal. Dieu trouvera une issue pour toi et pour ceux qui sont opprimés avec toi. »
Les objections de certains Compagnons
Les conditions apparentes du traité étaient difficiles à accepter pour certains Compagnons. ‘Umar, profondément troublé, déclara : « Ne sommes-nous pas dans le vrai ? Pourquoi devrions-nous accepter de baisser la tête s’agissant de notre foi ? »
Le Prophète (saww) répondit :
« Je suis le serviteur et le Messager de Dieu. Je ne transgresserai pas Son commandement, et Il est mon Protecteur. »
Le Prophète (saww) ordonna ensuite aux musulmans de sacrifier leurs bêtes et de sortir de l’état d’ ihram. Dans un premier temps, les Compagnons hésitèrent. Umm Salamah suggéra alors au Prophète (saww) de sortir lui-même, d’accomplir son sacrifice et de se raser la tête, sachant que la foule suivrait son exemple.
C’est exactement ce qui se produisit. Les Compagnons, les larmes aux yeux et le cœur encore troublé par l’incertitude, accomplirent les rites à leur tour.
Le voyage du retour et la révélation du verset de la victoire
Sur le chemin du retour, l’un des musulmans s’exclama : « Quelle sorte de victoire est-ce là ? Nous ne sommes pas entrés à la Mecque et nous n’avons même pas réussi à garder nos compagnons avec nous. »
Le Prophète (saww) répondit :
« Quelle parole incorrecte tu viens de prononcer ! Ce fut la plus grande des victoires. L’ennemi qui cherchait à vous anéantir en vient aujourd’hui à demander la paix. »
C’est à cet instant précis que le verset de la victoire fut révélé :
إِنَّا فَتَحْنَا لَكَ فَتْحًا مُبِينًا
« En vérité Nous t’avons accordé une victoire éclatante, »
(Al-Fath 48 :1)
Les bénédictions de cette victoire en apparence amère ne tardèrent pas à se manifester. Conformément aux clauses du traité, Quraych exigea le retour d’Abu Basir, un nouveau musulman qui venait de s’échapper de la Mecque. Fidèle à sa parole et à l’accord signé, le Prophète (saww) le remit à ses poursuivants. Cependant, en chemin, Abu Basir parvint à prendre le dessus sur son garde, le tua et s’enfuit vers la région côtière de Sayf al-Bahr.
Abu Jandal et des dizaines d’autres jeunes musulmans le rejoignirent rapidement. Ne pouvant se rendre à Médine en vertu du traité, ils se mirent à intercepter les caravanes commerciales de Quraych le long des routes marchandes. Ils exercèrent une telle pression sur le poumon économique de la Mecque que Quraych finit par envoyer des émissaires pour supplier le Prophète (saww) d’annuler cette condition et de rappeler ces musulmans auprès de lui à Médine.
Ainsi, un accord de paix qui paraissait initialement humiliant ouvrit la voie à une expansion sans précédent de l’islam à travers toute la péninsule Arabique, devenant le prélude majeur à la conquête future de la Mecque.
Leçons et enseignements stratégiques de Hudaybiyyah
L’analyse des événements de Hudaybiyyah montre que cet épisode de l’histoire n’est pas un simple événement politique ou historique. Il offre au contraire un cadre fondamental pour la conduite, la pensée stratégique et l’éthique au quotidien. Ses leçons pédagogiques peuvent se résumer en plusieurs thèmes :
- La priorité de la rationalité sur l’émotion et les slogans : Lors de la rédaction du traité, de nombreux Compagnons, mus par le zèle religieux et l’émotion du moment, considéraient l’acceptation des conditions de Quraych comme une « soumission à l’humiliation ». Le Prophète (que la paix et les bénédictions soient sur lui et sa famille) leur a enseigné que, parfois, accepter des compromis apparents afin d’atteindre des objectifs plus élevés et de préserver la vie ainsi que la sécurité de la communauté constitue un acte de courage et de rationalité, et non un repli.
- La distinction entre les principes fondamentaux et les aspects secondaires : Le Messager de Dieu (que la paix et les bénédictions soient sur lui et sa famille) est demeuré inébranlable sur le principe fondamental de sa mission et sur la préservation de la communauté islamique, mais il n’a pas insisté sur les titres et les formes extérieures, comme le maintien des termes « Messager de Dieu » dans le texte. Cette conduite démontre que, lors des négociations et des accords de paix, les questions secondaires et les titres formels ne doivent jamais devenir des obstacles à la réalisation de l’objectif essentiel.
- La puissance inégalée d’un climat pacifique pour le rayonnement de la vérité : La guerre et le climat d’insécurité ferment les esprits et attisent les rancœurs. Le Prophète (que la paix et les bénédictions soient sur lui et sa famille) a démontré que l’islam s’épanouit dans une atmosphère de sécurité, de raison et de dialogue. La véritable victoire de Hudaybiyyah est survenue parce que la paix a offert aux gens l’opportunité de réfléchir, amenant des groupes entiers à embrasser progressivement la vérité.
- L’engagement envers l’éthique et le respect des pactes, même face à l’ennemi : L’épisode de la restitution d’Abu Jandal à Quraych après la conclusion de l’accord constitue l’un des exemples les plus élevés de loyauté et de respect des engagements. L’islam repose sur le principe qu’un objectif sacré ne peut être atteint par des moyens immoraux ou par la trahison d’un accord.
- La dignité humaine, la consultation et la gestion de crise : Le rôle avisé joué par Umm Salamah, qui a encouragé le Prophète (que la paix et les bénédictions soient sur lui et sa famille) à sortir de sa tente pour accomplir les rites, ainsi que le retour de la sakina (sérénité) au sein d’une communauté troublée, démontrent l’importance de la consultation, de la solidarité et de la gestion de crise dans les situations sociales difficiles.
Sources sur l’événement de Hudaybiyyah
L’événement historique du Traité de Hudaybiyyah et les faits qui lui sont associés sont documentés en détail dans le Noble Coran ainsi que dans les premiers recueils de traditions et de hadiths.
Sources coraniques
La principale source coranique de cet épisode est la Sourate al-Fath (La Victoire éclatante), révélée lors du voyage de retour de Hudaybiyyah vers Médine.
Hadiths et sources historiques anciennes
- Tafsir al-Qummi — ‘Ali ibn Ibrahim al-Qummi, vol. 2, p. 302 et suivantes.
- Al-Kafi — Shaykh al-Kulayni, vol. 8, p. 322.
- Al-Irshad fi Ma‘rifat Hujaj Allah ‘ala al-‘Ibad — Shaykh al-Mufid, vol. 1, p. 119 et suivantes.
- Majma‘ al-Bayan fi Tafsir al-Qur’an — Shaykh al-Tabrisi, commentaire de la Sourate al-Fath.
- Al-Sirah al-Nabawiyyah — Ibn Hisham, vol. 3, p. 308 et suivantes.
- Al-Maghazi — Muhammad ibn ‘Umar al-Waqidi, vol. 2, p. 571 et suivantes.
- Sahih al-Bukhari — Livre des conditions, chapitre sur les conditions du combat (jihad), hadiths n° 2731–2732.
- Al-Durr al-Manthur fi al-Tafsir bi’l-Ma’thur — Jalal al-Din al-Suyuti, vol. 6, p. 71 et suivantes.
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